David Sellem

Suzanne, moi, et le diable

 


     Ça a été Suzanne. Ça n'aurait pas pu être une autre femme, non. Ça s'est fait comme ça. Comme n'importe quelle rencontre. Sans qu'on sache que c'est une rencontre, et qu'elle va changer la vie, la manière de voir les choses. Bien sûr on ne le sait pas avant. On ne peut pas le savoir avant. Jamais. Ça a commencé par une main qui en saisit une autre. Oui parce que la parole ce n'est pas mon fort, alors ça a été un geste. Un geste, ça vaut un mot. Parfois ça vaut même plus. Les mots peuvent mentir, les gestes aussi, mais ils sont moins ambiguës. Et celui-là en plus, il était évident. Ma main a saisit la sienne, et elle s'est laissée faire. Nos doigts se sont croisés et serrés. Nos corps s'aimaient avant même qu'on le sache. Ce qu'il y a, c'est qu'à ce moment-là, ce moment à posteriori un peu mièvre, un peu naïf, et forcément indispensable d'une histoire d'amour, on ne sait pas ce que ça va impliquer. On ne le sait même pas quand ça se poursuit, quand la vie déroule son tapis rouge et que les choses se produisent, non, on le sait vraiment que quand ça se termine. Là, on peut jeter un regard en arrière, et on aperçoit quelque chose, quelque chose qu'on distingue un peu mieux. Parce qu'on a pris de la distance, de l'âge, et autant de caresses que de claques. Oui parce que la vie distribue les deux. À tout le monde.

 

     Alors avec Suzanne ça a démarré comme ça. Après il y a eu quand même des mots, des paroles. Les hommes apprennent à parler grâce aux femmes. Si l'humanité prenait le temps de s'en rendre compte, tout irait probablement mieux. C'est un fait, j'ai appris à parler avec Suzanne. Parler, ça veut dire exprimer quelque chose en mélangeant le son de sa voix avec des mots. Ça ne veut pas dire qu'on sera entendu ou compris, il n'y a aucune garantie là-dessus, mais simplement ça permet de trouver une manière d'être avec quelqu'un, et surtout avec quelqu'un qu'on aime. C'est une manière de sonoriser ses sentiments. C'est ce qu'elles enseignent les femmes, parfois sans le savoir. Les femmes, elles font ça très bien, et elles l'apprennent à l'homme qui veut bien essayer. Quand il veut bien. Mais attention, ça se produit avec chaque femme de manière différente, et ce n'est jamais acquis. On n'apprend pas à parler une bonne fois pour toute. Chaque femme apprend à un homme à parler avec sa manière d'être à elle. Et il n'en existe pas deux pareilles. Mais ça, la plupart des hommes l'ignorent, et beaucoup de femmes également. C'est compliqué les humains. Mais bon, si ça parlait moins, il n'est pas dit que ce serait beaucoup plus simple.

 

     Suzanne, elle a été patiente avec moi. Moi j'étais comme tous les hommes au début, pressé. Et l'empressement, ça ne marche pas très bien avec les femmes. C'est comme aller au cinéma et entrer dans la salle alors que la projection précédente est en train de se terminer. On découvre le dénouement du film, et on ne comprend rien, si ce n'est qu'on sait déjà que le suspens est foutu. Qu'on a saboté son propre plaisir. C'est ce qu'elle m'a appris Suzanne, à ne pas gaspiller le plaisir. Mais à le faire fructifier, à deux. Parce qu'on apprend pas seulement à parler avec une femme. On apprend aussi à connaître son corps, et le sien. Et là aussi, c'est un éternel recommencement. Et pourtant ce n'est jamais la même chose. Simplement parce que la vérité, c'est qu'en partant à la découverte d'un corps étranger, on découvre que le sien propre l'est tout autant. Et qu'à chaque fois, il faut jouer les topographes et les cartographes pour se repérer. Suzanne me guidait, et me demandait de la guider, puis me laissait faire, et je me laissais faire. Bref, chacun orientait l'autre qui se laissait orienter. Ça donne un résultat assez prenant qui s'appelle le plaisir sexuel. Ou la bonne baise, comme vous voulez. Bon parfois ça permet aussi de savoir ce qu'on apprécie pas, attacher une bonne femme ou me faire attacher par elle c'est pas mon truc. Mais la plupart du temps, les surprises étaient plutôt bonnes. Il y a ce qu'on connaît parce qu'on l'a découvert seul, et puis il y a ce qui se découvre avec un autre corps. C'est différent. C'est pas mal en fait. Je recommande la sexualité avec une femme à tout le monde. Homme ou femme.

 

     Ça a duré des mois, des années, comme ça. Ce qu'il y a, c'est que sur le moment on ne voit pas le truc arriver. Le truc, c'est quand ça bascule. Et avec Suzanne ça a basculé très vite. Très tôt c'est devenu une passion, une vraie passion. Et la passion, c'est bien connu, ça brûle. Tout. Alors ça a flambé. Je la prenais dans tous les sens, par tous les trous, elle explorait les miens. On connaissait chaque détails, chaque recoin, chaque millimètre carré de nos corps. On faisait l'amour n'importe où, n'importe quand. Dans la grange, sur le balcon, à l'arrière de la voiture stationnée dans la rue, dans les toilettes des trains, dans des lieux publiques, avec l'ivresse secrète d'être surpris. Ça n'est jamais arrivé. À croire qu'on ne voulait pas vraiment, qu'on jouait juste à se faire peur. Et puis il y a que quand ça brûle, c'est douloureux. Des cris, des jalousies, des engueulades, des coups, pour rien qui se transforme en tout l'instant d'un regard. La passion ça vous transporte, c'est vrai, mais alors vous ne maîtrisez plus rien du tout. En amour non plus on ne maîtrise pas grand chose, et heureusement, mais dans la passion, tout va trop vite et ça vous emporte comme une tempête. C'est une course folle. Et on passe du rire aux larmes en un clin d’œil, et de la complicité aux reproches en un soupir. Il y avait les gestes, les corps. Ils ont brûlés aussi, avec le reste. Avec une histoire que tout le monde croyait d'amour. Même nous. Alors que c'était un brasier, pas une histoire d'amour. Un éclair. Une courte nuit d'orage. Trop courte.

 

     Et le brasier a fini de se consumer, et il s'est éteint. Il n'y avait plus rien entre nous, ni désir, ni amour, ni rien. Même les corps ont fini par calciner. Et on ne peut rien faire pousser sur de la terre brûlée. Rien. Et les souvenirs heureux, les mots doux, les corps à corps sauvages de désir, ne pèsent pas grand chose, quand on découvre qu'il n'y a rien pour lier tout ça. Bien sûr il y avait eu quelques je t'aime, mais ils ne faisaient pas le poids non plus. Nos deux mains se sont lâchées. Se sont elles jamais tenues en réalité. Toutes seules peut-être. Mais les âmes, elles, sont restées loin l'une de l'autre, très loin. Il reste quelques bleus, le crédit d'une maison trop chère, un adultère, à perte aussi, des déchirures avec la famille, les amis. La honte. Le sang. Et tout ça, pour un geste, un geste simple, un geste amoureux. Il faut bien le dire, il était amoureux ce geste. Mais voilà, une fois le reste des corps dans le coup, le monstre est apparu et a tout dévoré. Le monstre de la passion, cette ivresse sans nom, sans code, qui ravage tout et ne laisse personne indemne. Il passe par le corps. Toujours. C'est un peu comme un parasite. Un hôte inconnu, tapis dans l'ombre et qui attend. Et au moment où l'on s'y attend le moins, il sort et il commence à faire sa sale besogne. Et là, il nous a eu, Suzanne et moi. On ne s'y attendait. On ne pouvait pas s'y attendre. Peut-être que si nos corps ne s'étaient pas entendus, on aurait pu vraiment s'aimer.

 

     J'aurais pu mourir pour cette femme. Oui, j'aurais donné ma vie pour elle. C'est ce que fait faire la passion, des choses idiotes. L'amour, c'est de se battre coûte que coûte pour rester avec celui ou celle qu'on aime. La passion elle, elle peut vous faire vous foutre par la fenêtre ou sous un train pour quelqu'un d'autre. Le diable est cachée dans la passion, et il vous souffle à l'oreille tout ce que vous devez faire. Et c'est de là qu'il fout en l'air les hommes et les femmes qui ont le malheur de croiser son chemin. Le problème, c'est que quand on le croise et qu'on s'embarque avec lui, on ne peut pas s'arrêter comme ça. Une fois qu'on est lancé dans une course avec le diable comme copilote, ça ne s'arrête que quand ça s'arrête. Et généralement, ça se finit dans le mur. Ça a été le cas avec Suzanne. Après avoir fait l'amour de toutes les façons possibles et imaginables. Après avoir été au bout de ce que nos corps pouvaient supporter. On a voulu essayer de s'aimer. Mais en vain. Et on ne pouvait pas se quitter non plus. Alors le diable nous a montré un autre chemin, et comme nous étions faibles l'un comme l'autre, nous l'avons suivi. J'ai pris l'initiative. On a commencé à essayer des drogues de toutes sortes. De l'herbe, du crystal, de la cocaïne, de l'héroïne, et bien sûr de l'alcool. Il fallait que nos corps soient en jeu encore. Comme avant, on avait l'illusion qu'on partageait quelque chose. On avait partagé un lit. Là on partageait une aiguille et un bang. Et puis on a commencé à dealer. Et à voler. Et puis on a voulu tout arrêter. Mais le diable en a décidé autrement.

 

     Un matin de juillet, sous le feu d'un soleil brûlant et écrasant, Suzanne est partie au drugstore pour aller chercher de quoi faire un petit déjeuner à peu près correct. On ne se nourrissait plus vraiment depuis plusieurs mois. Il était tôt et il faisait déjà vingt cinq degrés dehors. On sortait de trois semaines d'un auto sevrage. Bourrés de Valium et de Séresta, on était lessivés, amaigris, de vraies loques. Elle est revenue avec un certain Dan. Il avait le look caricatural du dealer. Il était jeune, n'était pas très grand. Il était très beau et sûr de lui, bien sapé, avec une belle gueule de jeune premier à qui on donnerait le bon dieu sans confession. Sauf les bras et les mains. Ses avant-bras étaient recouverts de tatouages, moches, et il avait quasiment une bague à chaque doigt. Et il avait assez d'herbe sur lui pour approvisionner tous les fumeurs du quartier pendant un an. Ça m'a impressionné. Toute cette herbe. Je lui ai dit qu'on était clean, qu'on ne touchait plus à rien. Même pas à de l'herbe. Il a insisté pour nous offrir un splif. Je lui ai dit non. Le ton est monté et je l'ai foutu dehors à coup de pied au cul. Suzanne m'a alors hurlé dessus, m'a frappé, griffé. On s'est battu. Elle m'a dit que j'étais qu'un sale égoïste, que je ne pensais qu'à ma gueule, qu'un joint ne nous aurait pas fait de mal. Et que Dan était prêt à nous en offrir un peu pour rien. Pour rien.

 

     Pour rien en réalité, ça voulait dire pour coucher avec Suzanne. C'est comme ça que tout c'est arrêté. Je rentrais plus tôt d'un boulot pourri que j'avais dégoté à l'autre bout de la ville pour essayer de faire semblant, faire comme tout le monde, pour laisser le passé derrière moi. Se lever le matin, aller au travail, avoir un salaire, payer des factures, des impôts, et regarder des conneries à la télé. J'en étais épuisé. Cette après-midi là, quand je suis rentré, j'ai vu des mégots de joints écrasés dans un cendrier sur une chaise du salon. Dans la chambre, je les ai trouvés tous les deux, nus, enlacés dans notre lit. Ils dormaient profondément. Ils avaient le visage détendu et serein. Probablement avaient ils fait l'amour peu de temps avant. Il y avait dans l'air un mélange d'odeurs de sexe et de marijuana. Ça devait arriver. Suzanne était une très belle femme. Très belle. Avec son air espiègle et cette curiosité qui la caractérisait avant. Avant que le diable la cannibalise. Et bien sûr il a fallu qu'il nous colle un troisième larron. On venait de se débarrasser de la came et on récupérait ce connard de Dan. On aurait pu essayer de continuer comme ça cahin-caha, faire semblant d'être des gens normaux. Faire semblant d'être un couple. Combien de temps ça aurait duré. Peut-être qu'on en serait mort. On ne peut pas savoir ça. Et puis peut-être que si ce n'avait pas été Dan, ça aurait été un autre.

 

     Alors sans faire de bruit, je suis allé dans le placard et j'ai pris la boîte à chaussure cachée au fond de l'étagère du dessus. Je l'ai ouverte. J'en ai sorti un revolver qu'on s'était acheté quand on dealait, pour se protéger des camés en manque un peu trop agités et des clients récalcitrants. On a jamais eu besoin de l'utiliser. Je n'ai pas réfléchi. Ma main a saisit l'arme chargée, mes doigts se sont crispés sur la crosse, et je l'ai pointée sur lui d'abord. J'ai appuyé sur la gâchette. En visant sa tête. Il y a eu un bruit de détonation très fort, du sang partout dans la chambre, et juste après le cri de Suzanne. Et puis elle s'est arrêtée net en me voyant debout face à elle. Ses yeux brillaient comme ceux d'un animal qui surgit la nuit sur la route, et qui connement reste sans bouger, hypnotisé par les phares de la voiture. Elle n'a pas bougé. Elle n'a rien dit. Moi non plus. J'ai juste fait un geste. J'ai appuyé sur la gâchette. Et je l'ai tuée d'une balle dans la poitrine. Sa belle poitrine. Comme lui, elle est morte sur le coup. Il y a avait du sang partout dans la chambre. Sur le lit, les murs. La moquette. Leurs corps nus.

 

     La police est arrivée très vite. Ils ont sûrement été appelé par le voisinage qui ne nous connaissait pas et ne nous aimait pas beaucoup. Nous étions des drogués et nous en avions la sale et tenace réputation. Juste après, j'ai essayé de garder mon calme, et je suis allé m’asseoir dans le salon. Je les ai attendus. Ils n'ont pas eu besoin de sortir leurs armes ou de s'énerver. Je me suis rendu sans discuter. Je savais que j'allais droit à la mort, mais je n'avais pas peur. J'étais soulagé. Quand ils m'ont lu mes droit et m'ont demandé si je comprenais et si j'étais prêt à les suivre, j'ai répondu que nous étions prêts à les suivre. Ils m'ont regardé d'un drôle d'air, étonnés. Ils n'avaient pas vu que le diable m'accompagnait.


 

David Sellem

 

 

 

All rights belong to its author. It was published on e-Stories.org by demand of David Sellem.
Published on e-Stories.org on 06/11/2014.

 

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