Caroline Grandjean

Neige

Le rêve (introduction)
 
C’est une nuit d’hiver au bord d’un lac qui occupe le cratère d’un ancien volcan. Les branches noires des arbres se détachent sur le ciel et sur la neige. Il y a quelques étoiles, mais aussi du brouillard bas qui traîne. Un vol d’oiseaux sauvages effrayés par l’orage se dirige vers la forêt. Les nuages sombres dessinent dans le ciel gris plus clair les lignes inquiétantes d’un test de Rorschach. C’est l’image brouillée d’une femme, d’un diablotin, d’une flèche qui transperce un fruit, puis les images disparaissent. Le relief n’est plus net, la terre semble friable. Affalé sur le volant de sa vieille voiture, le jeune homme repère maintenant une galaxie connue, Cassiopée. La maladie s’estompe. Bientôt le printemps.
 
Ca se passe à la fin des années 70. Le garçon, Romain, fuit la ville et l’hôpital où sa mère vient de mourir ; il a le visage mangé par une frange un peu féminine, une veste en daim marron, et un pull en laine noire ras le cou.
 
Ithaque, le retour (20 ans après). Les cheveux de Romain sont toujours drus et châtain, mais beaucoup plus courts, il a un peu épaissi. Son costume est très bien coupé, mais n’évoque pas précisément les vacances.
 
Il retrouvait la petite ville de sa jeunesse, et sans surprise, peinait à reconnaître les rues, les magasins. Même la maison  où il était resté avec sa mère après le départ de son père, lui avait paru difficile à reconnaître. Il n’était plus sûr de l’adresse. Il avait retrouvé la rue bien sûr, mais elle était maintenant enlaidie par trop d’immeubles récents. La maison – préservée, malgré tout- lui avait semblé rétrécie. Il n’était pas sûr non plus des raisons qui le faisaient revenir ce soir ici, sur la route des vacances, alors que les amis avec qui il est parti avaient préféré rejoindre directement la montagne.
 
Il avait quitté la ville immédiatement à la mort de sa mère, vingt ans auparavant. Il avait tenté de fuir l’angoisse qui ne le lâchait pas, et il était parti, déjà, pour la montagne. C’était tard dans la saison, l’hiver était presque passé, et il avait passé quelques jours dans une petite station de ski, dans un petit hôtel, le seul ouvert à cette époque. Il y avait une jeune femme brune qui travaillait dans cet hôtel. Comme d’autres, elle était venue « faire la saison ». Mais elle venait de particulièrement loin ; c’était une réfugiée chilienne. Son histoire l’avait touché, elle avait su le rassurer aussi, et ils avaient passé une semaine d’amour et de tendresse dans ce petit hôtel. Il avait du retourner à sa vie, et il avait appris quelques semaines après qu’elle aussi était redescendue dans la petite ville. Elle y avait été hospitalisée à la suite d’une overdose d’héroïne. Quand il avait été à l’hôpital, elle était déjà ressortie, et l’équipe n’était pas optimiste sur son avenir. « Elle va recommencer. On ne peut pas l’empêcher» avait dit l’interne, indifférent. « On ne peut rien faire. » Jamais, il n’avait retrouvé sa trace. Il l’avait crue morte.
Puis, lentement, mais plus vite qu’il ne l’avait pensé, la vie avait repris ses droits. Sa vie à lui s’était infléchie, sans qu’il l’ait vraiment voulu, presque malgré lui. Il avait quitté la région, rejoint Paris. Bizarrement alors qu’il avait choisi de poursuivre des études de psychologie, qui n’étaient pas censées lui apporter facilement reconnaissance sociale et revenus, il s’était imposé dans son domaine après sa thèse. Redevenu solitaire, il s’était immergé dans le travail, avait publié plusieurs cas qui avaient rencontré à la fois l’air du temps et l’intérêt de collègues prestigieux. Malgré le succès, il avait encore connu, comme dans sa longue adolescence, des moments très durs de dépression, d’aboulie et de désespoir. Il s’était marié tard avec une toute jeune collègue, et il avait toujours pensé, compte tenu des sentiments qu’elle lui inspirait, - une sorte d’attendrissement asexué - qu’il aurait mieux fait de l’adopter plutôt que de l’épouser. Elle l’avait cependant rassuré beaucoup plus qu’il ne voulait lui-même le reconnaître. Maintenant, au bout de dix ans, sa jeune femme venait de le quitter, et il espérait malgré tout que la maladie ne reviendrait pas.
 
Il fut soudain frappé par l’enseigne du restaurant qui se trouvait devant lui au carrefour. Chez Rosa. C’était le prénom de la jeune chilienne de la montagne. Le prénom fit remonter les souvenirs lointains auxquels jamais plus il n’avait pensé depuis plus de vingt ans. Les cheveux noirs et courts, si doux, la peau blanche, l’accent qui rendait certains mots méconnaissables, et les chants qu’elle murmurait pour lui le soir après son travail.  Il poussa la porte sans penser réellement qu’il pourrait la retrouver. Il s’installa dans un coin, et par jeu, commanda l’apéritif qu’ils buvaient ensemble dans le petit hôtel.
C’est Rosa elle-même qui apporta la commande. Il la reconnut immédiatement. Elle avait toujours la même coupe de cheveux. Bizarrement, ils étaient restés noirs, mais elle était maintenant beaucoup moins pâle, moins maigre aussi. Elle paraissait solide, indifférente. Il remarqua un chien dans le restaurant, un chien de berger, le même que celui qu’il avait emmené avec lui, à la montagne cet hiver là, et qui était le chien de sa mère. Tous les chiens de berger étaient les mêmes dans ce coin de Savoie. Noirs et puissants, avec les pattes tachetées de blanc et le museau feu, ils étaient un peu fous, et avaient de grands yeux dorés, très doux. Celui qui était devant lui dans le restaurant de Rosa aurait pu être un descendant de celui qu’il avait gardé plus tard. Romain ne savait pas comment se faire reconnaître. Il commanda un second apéritif avant son repas, et eut l’idée de lui demander la route du petit village de montagne où ils s’étaient connus. Elle la lui indiqua gentiment, sans remarquer l’émotion de son client, qui contrastait avec sa propre placidité. Il était un peu triste, vexé surtout, de ne pas avoir été reconnu.
 
Quand il sortit, il était sombre ; il était sans le vouloir presque devenu un mandarin. Est ce pour ça que Rosa ne l’avait pas reconnu ? En réalité, il savait bien qu’il était toujours l’étudiant fragile, tout nouvel orphelin, qui s’était arrêté il y a longtemps au bord du lac. Le jeune chien de berger était sorti derrière lui. Il aboyait dans la neige qui venait de se mettre à tomber, et gambadait en jouant à attraper les gros flocons dans sa gueule. Le jeu rendit à Romain un peu de l’allégresse de la jeunesse. Le brouillard s’était épaissi, rendant la ville toujours plus méconnaissable et le décor irréel. Il aurait été imprudent de prendre la route maintenant.
 
Il rebroussa chemin, et à la suite du grand chien fou, se dirigea résolument une nouvelle fois vers le petit bar.
 

 

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Published on e-Stories.org on 10/07/2016.

 

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