Herrmann Schreiber

L’enlèvement du jeune Regnier Roccabo-Maltus

Mon père était couvreur. On sait qu’il est dangereux, le travail sur les toits. Le jour de l’accident de mon père, j’avais quatre ans. Je n’avais alors plus que ma mère. Elle était souvent malade, mais s’occupait toujours bien de moi. Quand j’avais dix ans, sa maladie empirait. Elle devait se faire hospitaliser. On était fin septembre. Gertrude, une amie de ma mère, devait s’occuper de moi. Cela ne lui plaisait pas beaucoup. Chez elle, je vivais moins bien que chez ma mère.

J’habitais maintenant dans une autre partie de la ville, fréquentais une autre école, trouvais quand même facilement d’autres copains. Cependant, je ne me méfiais pas assez des nouveaux copains, j’étais même fier du fait qu’il y avait des plus grands que moi parmi eux, et qui étaient bien gentils avec moi. Donc, un jour, quand ils me demandèrent de faire le guet pour qu’il puissent jouer un tour à un ami, j’acceptai sans me douter de quoi que ce soit.

La première partie de l’action se passa comme prévue. Mais quand ils voulurent revendre les objets volés, ils se sont fait attraper. Ils furent questionnés si adroitement qu’ils me mentionnèrent comme guetteur. Je fus donc interrogé aussi. D’abord par un très peu sympathique monsieur Menier, qui commença par me questionner sur mes conditions de vie. Je devais lui dire que je n’avais plus que ma mère, qui était à l’hôpital, et que je logeais chez une de ses amies. Cela devait lui paraître suspect, car quand je lui dis que j’avais fait le guet sans savoir que c’était pour un vol, il refusait de me croire.

- Je ne veux plus entendre tes mensonges, dit-il. Tu ne dois plus habiter chez une dame qui n’est pas autorisée à s’occuper d’enfants en danger de devenir criminels. Tu peux y retourner le temps que je trouve pour toi un lieu de séjour adéquat. Tu as de la chance. Les trois autres garçons de ta bande, étant plus âgés, doivent faire face à d’autres désagréments !

Gertrude, la dame chez qui j’habitais, accueillit la nouvelle sans trop s’émouvoir. Elle semblait plutôt contente de mon départ.

Au bout de quelques jours, je devais me rendre à un autre service s’occupant d’enfants difficiles. Annette Pascal, lisais-je sur la porte de son bureau. La dame me reçut avec un sourire agréable – je ne m’y attendais pas.

- Je me suis renseigné sur toi auprès des écoles que tu as fréquentées. Ce qu’on m’a dit, ne correspond absolument pas avec l’image de ‘membre d’une bande de jeunes malfrats’ qu’on m’a donné de toi.

Je lui racontai comment j’avais participé à un vol sans me douter de quoi que ce soit. La dame m’écouta attentivement.

- Je te crois, me répondit-elle. Mais j’ai de consignes très strictes. Tu ne dois pas retourner là où tu habitais. Un séjour surveillé, dans une institution, est inévitable. Mais je te crois capable d’un rôle positif. Voilà ce que je te propose. Dans une de nos institutions, « L’Escale du Destin » elle s’appelle, nous avons trois enfants roumains, de ton âge ou un peu plus. Ils faisaient partie d’une bande de voleurs, dirigée par des adultes. Ont été appréhendés. Le reste de la bande, introuvable. Les trois ne se plaisent pas, là ou ils sont, ne parlent guère français. Les deux professeurs de l’institution n’ont pas le temps de s’occuper d’eux, puisque chacun a une classe le matin et une autre l’après-midi. Alors, ce qu’il faut leur trouver, c’est un garçon plutôt adroit qui habiterait dans la chambre des trois roumains et qui les aiderait à apprendre le français. Serais tu prêt à jouer ce rôle ?

Je réfléchis. De toute façon, j’étais condamné de passer un certain temps dans cette institution. Autant faire en sorte de ne pas trop m’ennuyer. Et être ensemble avec des enfants venant d’un pays dont je ne savais même pas très bien où il se trouve, ce serait peut-être une aventure intéressante. Mais j’étais prudent, avec mon engagement.

- Si vous me croyez capable – je veux bien essayer. Mais pour communiquer avec eux – il me faudra au moins un dictionnaire.

- Tu as raison. Je vois que tu penses à ce que tu dois faire. A la grande librairie, en face, on doit trouver un dictionnaire pour le roumain. Viens avec moi !

Madame Pascal m’acheta un dictionnaire et un petit manuel à l’intention des touristes se rendant en Roumanie. Ensuite, elle m’accompagna pour que je cherche mes affaires chez Gertrude et m’amena à mon futur lieu de séjour. Je vis une grande maison où habitaient les garçons et une plus petite pour les filles. A côté, la maison des surveillants. Tout autour et entre les bâtiments, de hautes clôtures ou des murs. Madame Pascal me confia à un jeune moniteur qui m’amena vers la chambre des trois Roumains.

- Le plus jeune des trois, m’expliqua-t-il, s’appelle Iancu. Il a dix ans, comme toi – il est seulement de quelques mois plus jeune. Les deux autres ont douze ans, leurs noms sont Petru et Vasili.

Le moniteur m’amena à la chambre des trois et me présenta.

- Voici Claude Berger, il habitera avec vous et vous aidera à parler français. Il a un dictionnaire – montre leur, Claude – vous lui demanderez, si vous voulez savoir un mot. Tâchez de bien vous entendre – je vous laisse maintenant.

J’ignore s’ils avaient compris. Mais j’avais regardé, dans le dictionnaire, le mot pour ‘dictionnaire’, ainsi que celui pour ‘demander’. Je leur dis le premier mot en désignant le dictionnaire et le second en dirigeant mon index sur ma poitrine. La réponse, ce fut un mélange de voix disant des choses pour moi incompréhensibles, mais néanmoins d’apparence aimables. Puis, je désignais celui qui me paraissait le plus jeune et dis « Iancu ». Celui-ci semblait se réjouir du fait que je connaisais son nom. Je disai ensuite les noms des eux autres et j’appris que Vasili était celui des trois à la chevelure noire, qui avait les cheveux les plus foncés. Plus foncés que noir.

La chambre contenait deux lits à étage. Petru désigna la couche supérieure de l’un et dit « patul tau ». Je répétai, et, mon index sur ma poitrine, je dis « mon lit ». Je montrai ensuite un autre lit et interrogeai les trois par le regard. Vasile me dit alors « patul meu », ce que je répétai, en montrant mon lit. Puis je disais « ton lit » en montrant celui qu’il avait désigné. Et ainsi de suite avec armoire, chaise, chaussure… et beaucoup d’autres choses, les jours suivants. Bien entendu, je leur faisais toujours répéter ce que je leur disais.

Iancu, le plus jeune, apprenait le français beaucoup plus rapidement que moi le roumain. Sa prononciation était d’ailleurs correcte, tandis que celle des deux autres me rappelait une avalanche de pierres lourdes. Petru n’apprenait qu’avec peine. J’avais même l’impression que j’apprenais le roumain plus vite que lui. Mais ce n’était peut-être qu’une impression.

Je faisais partie des cinq enfants habitant à l’Escale du Destin qui étaient autorisés de sortir pour aller à l’école. Il m’était également permis de rendre visite à ma mère, à l’hôpital. Les autres n’avaient jamais le droit de sortir, on faisait même bien attention que aucun d’eux se trouvait dans le voisinage, quand on nous ouvrait la grande porte.

Parmi ceux qui allaient à l’école à l’extérieur, il y avait Constance. Elle était dans ma classe, nous allions toujours ensemble à l’école. Elle me racontait qu’elle était orpheline et qu’on l’avait placé dans l’Escale du Destin, pour que – d’après ce que lui on aurait dit – « les autres puissent voir comment se comporte une fille bien élevée. » Je lui parlai de mon cas similaire et de mes trois camarades roumains que je devais aider à apprendre le français – tout en apprenant un peu de roumain. Je lui dis quelques mots dans cette langue et elle prétendit d’admirer mon savoir.

Ainsi se passaient les semaines et les mois. Je m’entendais de mieux en mieux avec ceux dont je partageais la chambre et même avec les autres enfants de l’institution. Iancu fredonnait souvent des mélodies roumaines que je trouvais assez tristes. Quelquefois, Petru et Vasile chantaient avec lui. J’étais sûr qu’ils auront du succès en interprétant une de leurs chansons à l’occasion de la fête de Noël pour laquelle tout le monde devait imaginer des contributions. Ils répétaient, et je trouvais cela bien harmonieux. Après avoir feuilleté longuement le dictionnaire, nous établirons même une version française du texte. Iancu l’apprit par cœur.

Lors de la fête de Noël, dans la grande salle de l’Escale du Destin, nous vîmes d’abord une pièce assez drôle, présentée par quatre filles. Ensuite, deux garçons exécutèrent des prestidigitations assez étonnantes. J’avais l’impression qu’ils savaient bien faire sortir, par magie, des objets de la poche des gens. Ensuite, c’était le tour des trois Roumains, avec leur chanson lente et triste. Tous écoutaient en silence. A la fin, Constance fut la première à applaudir. Les autres la rejoignirent. Après, Iancu récita le texte de la chanson dans un français presque parfait. Nouveaux applaudissements.

Le lendemain, je vis, pour la première fois, que des enfants de l’institution parlaient avec les trois Roumains. Non pas en proférant de gros mots, mais avec une amabilité tout a fait étonnante ! A propos de gros mots : j’ai transféré tout mon savoir, en la matière, à ces trois Roumains. Car j’estime que les gros mots font partie de la culture générale. Ils les apprenaient aussi avidement que moi les mots correspondants de leur langue. Et ce n’était pas toujours facile, car certains gros mots ne sont pas dans le dictionnaire !

Iancu était le premier de mes camarades roumains à me raconter, comment il avait rejoint la bande des enfants voleurs.

- Mon père avait perdu son travail. Il nous avait quittés pour trouver un emploi à Brasov. Nous – ma mère, mes deux sœurs et moi – l’avons attendu longtemps. Nous n’avions presque plus rien à manger, si des voisins charitables ne nous avaient pas aidé, nous aurions dû souffrir. Je pensais qu’avec un de moins, ma famille s’en tirerait mieux. Dans la ville voisine, m’avait on dit, il y avait une œuvre étrangère qui servait des repas aux enfants vivant seuls. Je décidai de m’y rendre. Je dis au revoir à ma mère et aux sœurs – beaucoup de larmes – et partis, avec Valeriu, un garçon plus âgé. Nous nous adaptions assez rapidement aux conditions de vie assez particulières dans cette ville. Les repas étaient suffisants. Nous cherchions à valoriser ce que nous trouvions à la décharge. Sur un chantier abandonné, il y avait de ces énormes tuyaux de béton. On pouvait dormir là dedans assez commodément.

- Aussi l’hiver ? L’interrompis-je.

- Certainement pas. J’ai donc cherché mieux. J’appris qu’on organisait un concours de dextérité. Tu peux t’imaginer, ce que c’était. Tirer quelque chose de la poche de quelqu’un, sans qu’il s’en doute. J’étais le plus jeune de ceux qui ont été pris. Pendant trois semaines, on nous donnait ensuite une formation – je pense, en français on dirait de « cleptologie » - on m’a dit que ce mot venait du grec klephtis, le voleur, cleptologie signifie donc science du vol.

- Qu’est-ce que vous y avez appris ? demandai-je plein de curiosité.

- Par exemple… A l’arrêt du tram. Une fille, un plan de ville à la main, demande à une femme « comment aller mairie ? » Pendant que la femme explique, un complice de la fille coupe les poignées du sac de la dame, tandis que un troisième passe en la heurtant légèrement – tout en s’excusant – pour qu’elle ne s’aperçoive pas qu’on l’allège de son sac.

Iancu me donna encore d’autres exemples de sa formation. Puis il me dit :

- A la fin de notre apprentissage, on nous annonça qu’on allait nous expédier en France. Les gens y seraient si riches qu ils supportaient bien qu’on leur vole quelques petites choses. C’est faux, évidemment, et j’ai souvent eu honte, quand je devais voler. Voilà, maintenant tu sais tout.

Vasile connaissait bientôt assez de français pour qu’il puisse me raconter, comment il était devenu enfant voleur.

- Mon histoire est très courte. Le type, avec lequel ma mère s’était remariée, il m’aimait pas. Et c’était réciproque. Il connaissait quelqu’un qui employait des enfants. Il m’a pris, après un petit test. J’ai bien voulu aller avec lui, parce que mon beau-père…

Petru aussi n’avait que très peu à me raconter.

- J’étais dans une institution pour mauvais enfants. Bien pire qu’ici, bien pire. Me suis sauvé, ai fait le test avec Iancu. J’avais déjà quelque connaissance en la matière, alors on m’a pris. Et maintenant, je suis ici.

Vasile était le premier à me parler de ses journées d’enfant voleur.

Voler des gros bonshommes, je voulais bien. Car leur gros ventre montre qu’ils ont tout plein à manger. Ils sont donc riches. Mais notre chef, Iliescu, ça lui était égal, que nous volions des pauvres ou des riches. Un jour, il nous a fait attendre en face d’une banque. Il y est rentrer, pour voir qui retire de l’agent, et combien. Après une vieille dame, marchant avec une canne, il est sorti, et nous a fait signe de la suivre. Elle est entrée dans un immeuble, nous après elle. Lui avons pris son sac. Elle a crié. Nous nous sommes sauvés. Avec, probablement, un mois de la rente de la dame. J’ai encore honte, quand j’y pense.

 

C’était début mai, peu de temps après mon onzième anniversaire, que le directeur de l’Escale du Destin me fit venir dans son bureau. L’un des deux instituteurs, qui s’y trouvait, répondit bien aimablement à mon salut.

- Dans une de mes classes, j’ai le jeune Iancu Gheorghiu. Jusqu’ici, toujours tranquillement assis. Je croyais qu’il ne comprenait pas un mot. Quand je voulais expliquer la différence entre les avions à hélice et à réaction, j’ai demandé, d’abord, si quelqu’un de la classe en savait déjà quelque chose. Iancu était le seul à lever la main, et, dans un français passable, il a explique la chose si bien, que je n’avais que peu à ajouter. A ma question, de qui il savait cela, il ma répondu que Claude Berger avait pris un livre sur l’aviation à la bibliothèque de son école et qu’il avait lu avec lui. Et quand j’ai voulu savoir qui lui avait appris le français, il m’a dit : aussi Claude Berger. Est-ce exact ?

- Oui, pourquoi pas ? répondis-je.

- Dans ces quelques mois ? Tu es écolier aussi ! Sans aucune formation pédagogique !

Là, le directeur avait son mot à dire :

- Voyez-vous, mon cher Jobert, les facultés d’une personne ne dépendent pas d’un nombre de diplômes, mais de sa volonté, de son intelligence, de sa détermination. Raconte, Claude, comment tu t’es pris !

- Eh bien, d’abord avec ‘ton lit’, ‘mon lit’, ta chaise’, et ainsi de suite. Ensuite, des phrases courtes, comme ‘je me gratte la tête’, ‘je me mouche le nez’, ‘je me lave les mains’. Ensuite : ‘tu te grattes la tête’, ‘il se gratte la tête’, ‘nous nous grattons nos têtes’ aussi ‘il te gratte ta tête’ et ainsi de suite. Aussi avec des images dans des livres.

- Tu pouvais leur montrer, comment tu te grattes et comment tu te mouches, dit l’instituteur tout en se grattant la tête, mais comment Iancu a appris des choses comme ‘la poussée des gaz de combustion’ ?

- Nous avions un dictionnaire. Et dans le livre, les choses étaient bien expliquées, souvent avec des images. De plus j’avais aussi appris quelques mots de roumain. Comme le nom l’indique, c’est une langue romaine. Beaucoup de mots, surtout en technique, médecine, art, sont semblables aux mots français. Je suis ainsi arrivé assez vite à comprendre approximativement ce que les trois se racontent entre eux. Du moins, quand ils ne parlent pas trop vite. D’ailleurs, ils ont aussi appris le français en parlant avec d’autres enfants, dans la cour, et ça se c’est pas limité à des échanges de gros mots !

- Et toi, s’étonna le directeur, tu as appris du roumain ? Dis quelque chose en roumain !

- Vreau sa-i scriu o scrisoare mamei mele, dis-je après un moment des réflexion.

- Et ça veut dire, me demanda le directeur ‘je me gratte la tête ?

- Non, cette phrase doit se traduire par ‚Im zgâri capul, ou ‚Eu scratch capul meu’, je sais pas au juste, ils me l’ont pourtant dit. Ce que je viens de dire, signfie : Je voudrai écrire un lettre à ma mère.

- Un des trois t’a dit ça ? me demanda l’instituteur. Et qu’as-tu fait ?

- Iancu me l’a demandé. Avec l’argent que ma mère m’avait donné, j’ai acheté un timbre pour l’étranger et une enveloppe. Après, j’ai mis la lettre à la boîte.

- Ne sais-tu pas qu’il est interdit d’acheminer toute lettre non contrôlé par nos services ?

L’instituteur semblait furieux. Le directeur, au contraire, était parfaitement détendu.

- Et de cette tâche, mon cher collègue, vous vous seriez chargé, du fait de vos amples connaissances linguistiques ?

Pour désamorcer la tension qui allait s’établir entre les deux hommes, j’intervins :

- Iancu m’a donné sa lettre à lire. M’a expliqué tout ce que je trouverais pas directement dans le dictionnaire, comme ce que ça donne quand on décline on mot…

- Et il s’est plaint de ce qu’il doit subir ici, de la nourriture, des lits, du personnel, demanda le directeur.

- Non, au contraire. Son copain Petru, il était dans une institution pour enfants difficiles en Roumanie. Il dit que ce serait presque le Paradis, ici. Sauf qu’il s’ennuyait, tant que je n’y étais pas. Mais ce qu’il a exagéré, Iancu, c’est ce qu’il a dit de moi. Je serais un garçon si gentil, toujours prêt à aider, et parlais déjà si bien le roumain…

- Il a certainement raison, m’interrompit le directeur. Tu as mérité mieux qu’une maison de redressement. Je vais faire le nécessaire pour que tu passes tes vacances d’été dans un meilleur environnement. Sache encore que j’étais bien content de pouvoir m’entretenir avec un garçon bien différent des voyous avec lesquels on a généralement affaire ici. Tu peux disposer.

Par la suite, je rendis compte de cette conversation à mes camarades roumains, et j’en parlais aussi à Constance, sur le chemin à l’école.

A ma mère aussi, je voulais parler du séjour de vacances qui m’était proposé. Quand je lui rendis visite à l’hôpital, elle allait très mal. J’ignore, si elle comprenait tout ce que je lui dis. Deux semaines plus tard, on m’apprit qu’elle était décédée.

Mes trois amis roumains essayèrent de me consoler. Ils voulaient absolument m’accompagner à l’enterrement. Je le dis à la secrétaire du directeur. Celui-ci me reçut.

- Je crains qu’ils se sauveront, me dit il.

- Ils m’ont dit, qu’en aucun cas ils augmenteront ma peine par une fuite. De plus, profiter d’un enterrement pour ses sauver, ce serait un péché, pire qu’un meurtre.

- Bien, tu dois avoir une bonne influence sur eux. Dis leur qu’ils sont autorisés à t’accompagner.

Le comportement de mes trois camarades roumains, lors de l’enterrement, était exemplaire. Constance était venue aussi, ainsi que des voisins de notre ancien appartement.

 

Peu avant la fin de l’année scolaire, je fus convoqué au service de jeunesse. Le peu sympathique monsieur Menier me reçut.

- Le séjour à l’Escale du Destin a l’air de t’avoir fait du bien. Cela prouve qu’une maison de redressement peut avoir un effet positif sur un garçon qui s’est déjà trouvé bien près de l’état de délinquant. Le directeur de l’établissement m’a dit du bien de toi, j’espère que c’est vrai, ce qu’il m’a dit. Il m’a demandé de t’accepter pour le nouveau programme de « rapprochement social » crée par le grand bâtisseur Chauvin. Ce Chauvin a fait construire des maisons à peine habitables, et ensuite, il a vendu si cher ces baraques bancales qu’il est devenu très riche. Il a peut-être eu mauvaise conscience ensuite, et a crée, pour soulager cette conscience, son programme de rapprochement social. Il estime que les riches ne doivent pas rester toujours dans leur coin et les pauvres dans un autre coin, mais qu’il doit y avoir des contacts entre les deux groupes – de même entre ceux qui sont pieux comme des agneaux et ceux qui ne respectent pas toujours la loi. Tu as déjà bénéficié un peu de ce programme, puisque ma collègue, madame Pascal, t’a traité un peu comme « socialement privilégié ». Est-ce qu’elle t’en a parlé ?

- Pas du programme. Mais elle m’a dit qu’elle s’est renseignée sur moi, à mon école, et qu’elle pensait que j’étais capable d’appendre un peu de français à ces trois roumains.

- Et tu y as réussi, d’après ce que le directeur de l’Escale du Destin estime.

- Seulement, parce que ce sont des garçons intelligents, qui se donnent de la peine et qui comprennent vite !

- Ça a l’air de coller, ce qu’on m’a dit de toi : intelligent et modeste. J’espère que je vais pas le regretter, si je te laisse aller aux Journées de Joie. Ça, c’est le nom d’un camp d’été pour enfants de riches. Deux piscines, aire de jeux, équitation, stand de tir, etc. Ton séjour ne sera pas payé par l’administration, mais par ce magnanime monsieur Chauvin. Cela vaut pour toi et pour une fille de l’Escale du Destin, une certaine Constance Colin.

- Et mes amis roumains ? J’aimerais rester avec eux. Ils ne peuvent pas venir avec ?

- Ces enfants voleurs ? Tu vas arriver à te séparer d’eux ! Je t’offre une occasion unique de sortir de ton milieu de malfrats, et tu me parles de tes roumains. Ils seront d’ailleurs récompensés de leur bonne conduite par un séjour de vacances spécial. Mais toi, tu vas vivre pendant un mois une vie de luxe en compagnie d’irréprochables garçons de ton âge !

Bien entendu, ce n’était pas exactement le type de séjour de vacances que je souhaitais, mais je remerciai quand même monsieur Menier avec un sourire que je voulais aimable. Il me dit encore :

- Va voir maintenant madame Pascal. Elle te donnera vêtements et chaussures – aussi payés par Chauvin. Avec ça, tu auras l’air aussi noble que les autres aux Journées de Joie.

Quittant le bureau de monsieur Menier et entrant dans la salle d’attente, j’y vis Constance. J’allai vers elle.

- Etais-tu chez cet insupportable Menier ? me demanda-t-elle.

- Il s’est amélioré quelque peu. Tu dois le voir aussi ?

- Oui. Et qu’est-ce qu’il t’a raconté ?

- Ce qu’il va te dire aussi. Comme moi, tu dois passer les vacances dans les « Journées de Joie », un camp pour enfants riches. Deux piscines, aire de jeux, équitation, stand de tir…

- Nous deux, toi et moi ! Chouette ! Mais stand de tir, pour les filles aussi ?

Elle ne pouvait pas dire plus, car une voix, venant d’un haut-parleur, l’appela chez monsieur Menier.

J’allai ensuite chez madame Pascal. Elle me félicita au sujet du séjour de vacances bien mérité – comme elle le disait – et me donna de quoi me vêtir de la tête (casquette avec logo des Journées au Soleil) aux pieds (basquettes blanches). Tout bien dans ma taille ! L’Escale du Destin lui avait fourni les tailles. En plus, une valise (à roulettes !) pour tout ranger.

 

Dès que possible, j’avertissais mes camarades roumains de ce qu’il était prévu, pour eux et pour moi. Iancu disait qu’il regrettait que nous ne restions pas ensemble et qu’il espérait que nous nous reverrons plus tard. Vasile espérait une bonne pitance, au camp où on les enverra. Petru me répondit en roumain. Si j’ai bien compris, il espérait d’avoir une occasion de reprendre sa liberté. Mais comme il parlait roumain, je ne suis pas sûr d’avoir bien compris.

 

Nous partîmes, Constance et moi, le premier jour des vacances. Près de deux heures de voyage, en taxi. Constance avait une robe neuve, payée par la fondation. Elle me raconta qu’elle l’avait choisie elle-même.

- Vraiment jolie, ta robe, je lui dis. Avec ça, tu es encore plus belle qu’avant !

- Raconte pas de bêtises ! elle me répondit. Et je compris que j’avais encore à apprendre, en matière de compliment aux filles.

Arrivés aux « Journées de Joie », nous vîmes une immense étendue de forêts et de champs. On ne pouvait pas discerner les limites du terrain, car celui-ci n’était pas entouré d’une clôture.

Un employé, élégamment vêtu, nous reçut. Il nous salua avec des mots choisis et confia Constance à une dame qui devait l’accompagner à son lieu de séjour. L’un des hommes en livrée qui nous entouraient prit ma valise et m’accompagna vers l’un des bâtiments bas où étaient logés les garçons.

Devant la porte je vis deux garçons qui me regardaient avec curiosité. Ils étaient au moins d’un ou deux ans plus âgés que moi, ils devaient donc avoir douze ou treize ans. Mon guide me présenta et repartit.

L’un des garçons avança. Comme moi, il portait une culotte courte et des basquettes blanches. Il me tendit la main.

- Bienvenue aux Journées de Joie. Tu es Claude Berger, on vient de nous prévenir de ton arrivée. Je suis Régnier Roccabo-Maltus, natif de Picardie, et ceci est mon camarade Donald Chevalier qui nous vient du Canada. Nous sommes les seuls de toute cette bande de gosses de riches qui se soient portés volontaires pour ce projet du rapprochement social. Nous savons que tu es orphelin et que, dans une institution pour enfants difficiles, tu avais la tâche d’apprendre le français à trois enfants roumains. Il paraît que tu t’es acquitté parfaitement de cette tâche. Quant à moi, je suis originaire d’une famille qui, depuis plusieurs générations, a fait fortune dans la fabrication et dans le commerce d’objets métalliques. La famille de Donald est, depuis longtemps, réputée au Canada comme fabricant d’armes à feu. D’ailleurs, le stand de tir que nous avons depuis cette année aux Journées de Joie, est un don gracieux de la famille de Donald Chevalier.

Maintenant, c’était le tour de Donald de me saluer. Il me tendit la main. Son français était teinté d’un petit accent canadien.

- On m’a dit que tu as dû cohabiter avec des petits criminels. Je ne te souhaite pas que tu seras jamais obligé de te défendre, arme à la main, contre un quelconque malfrat. Néanmoins, il est souhaitable que tu sois préparé à affronter une telle situation. Ce sera fait ici. On t’apprendra à te servir d’armes à feu. En attendant, viens avec nous, nous allons te montrer la chambre où nous allons habiter ensemble.

Les deux garçons me menèrent dans une chambre pour trois, au moins deux fois plus grande que celle que nous avions pour quatre, à l’Escale du Destin. Pour chacun, il y avait une armoire, un lavabo (eau froide et chaude) avec serviettes, gant de toilette, dentifrice. Quand j’avais déballé et rangé mes affaires, Régnier me proposa un tour de l’établissement. Donald nous accompagna.

Au bout de quelques pas, nous arrivâmes à la piscine.

- Il y a une piscine ouverte et, pour les jours de mauvais temps, une autre, dans ce bâtiment-ci, qui est chauffée. A coté, la salle avec les cabines où on se change. Comme ni l’une, ni l’autre des piscines est assez grande pour contenir tout le monde, la baignade se fait par groupes.

Ensuite, nous atteignîmes le stand de tir. Vingt personnes y pouvaient en même temps tirer sur des cibles. Donald m’expliqua l’installation. Et ce qu’il pensait des armes à feu.

- Chez nous, au Canada, ça va encore, poursuivit-il, mais bientôt ça va devenir comme aux Etats-Unis : Tout le monde devra avoir une arme.

- Pour que, osai-je intervenir, un fou puisse, comme aux Etats-Unis, vider son chargeur sur les gens qui l’entourent en tuant le plus possible de monde ?

- Effectivement, se défendit Donald, mais si tout le monde avait une arme, ça se passerait pas comme ça. Car, dès que le forcené commence à tirer, un autre va sortir son arme pour lui loger une balle dans le crâne. Donc, il y aurait moins de morts que dans le cas où seulement le déséquilibré a de quoi tirer sur les autres. Si l’un est armé, il vaut mieux que l’autre le soit aussi.

Certes, pensai-je, voilà une théorie très satisfaisante pour un fabricant d’armes. Mais ce qu’il est préférable, à mon avis, c’est que la possession d’armes à feu soit strictement réglementée.

Quand Régnier et Donald m’avaient tout montré, c’était l’heure du dîner. Pour ne pas rendre envieux mes éventuels lecteurs, je ne dirai rien sur la diversité des menus qu’on nous offrit, ni sur leur excellente qualité, leur belle présentation et le service aussi attentif qu’aimable.

Ensuite, dans notre chambre, Régnier et Donald parlaient de leur vie, de leurs écoles et de leurs familles.

- Ma sœur Rebecca, dit Régnier, est de deux ans ma cadette, elle a donc onze ans. Mon frère Frédéric en a seize. Nos prénoms ne sont peut-être pas très courants, mais dans les vielles familles, c’est ainsi.

- Pas dans la mienne, intervint Donald, mais sœurs s’appellent Susan et Carol, deux et quatre ans de plus que moi, donc quatorze et seize ans.

Il me parlait aussi de l’environnement dans lequel il vivait, des domestiques, de sa piscine. Je ne parlai que très peu des mes modestes conditions de vie, bien que cela avait l’air d’intéresser les deux garçons.

 

Le matin suivant : maniement d’armes à feu. Donald m’avait inscrit à ce cours. Pas encore de tir, mais présentation des différents types d’armes, aussi automatiques, ensuite comment on les charge, comment on vise et tire.

L’après-midi : sport. Assez fatigant, car il faisait bien chaud. Le soir, je me suis endormi assez rapidement.

Constance, je la vis, peu de temps et de loin, le lendemain. J’avais l’impression qu’elle n’était pas très à l’aise, dans cet environnement de luxe et de filles de familles riches. Je la comprenais, car pour moi aussi, le séjour aux Journées de Joie était assez inhabituel. Le personnel étant presque aussi nombreux que les participants, je me sentais épié partout. Toutes les activités étant planifiés d’avance, nous n’avions pas un moment à nous, ne pouvions jamais faire ce que nous voulions.

Le troisième jour, nous allions enfin profiter de la piscine. On se changeait dans des cabines individuelles dans la salle des vestiaires, puis on se baignait dehors, dans la piscine ouverte. Il fallait bien retenir son numéro de cabine. Elles ne fermaient pas à clé, les cabines. On supposait apparemment que tout le monde était assez riche pour ne pas avoir besoin de voler. Mais quand je revins de la piscine, je constatai que le lacet de ma chaussure gauche avait disparu.

- Certains de ces gosses de riches montrent par cette manière ridicule qu’ils ne sont d’accord avec le principe du rapprochement social, me dit Régnier quand je lui montrai mes chaussures.

Il y avait, sur le terrain des Journées de Joie, un petit magasin pour des articles d’usage courant, tels que dentifrice, cirage, épingles, crème solaire. Il y avait aussi des lacets, mais seulement des noirs. J’en pris, et Régnier me conseilla de n’en équiper que la chaussure gauche, pour bien montrer que je me trouvais pas affecté par la petite méchanceté.

Son auteur, néanmoins, ne s’arrêta pas là. Lors de la baignade suivante – il faisait un peu frais ce jour là, nous étions dans la piscine couverte – je trouvais, après le bain, mon blouson lacéré de nombreux entailles de canif. Mon beau blouson, celui que madame Pascal m’avait donné !

Cette fois-ci, Régnier était furieux. Il insista pour que je mette son blouson de rechange. Beaucoup plus beau, celui-là, col orné d’une tresse argentée, son monogramme, R-R-M brodé en grandes lettres dorées sur la poitrine. Je lui ai dit un grand merci, il me promit de chercher l’auteur du méfait.

Le matin suivant, c’était encore un exercice de tir, avec une arme de petit calibre. Je trouvais cela plutôt ennuyeux, bien que mes résultats étaient parmi les meilleurs de mon groupe.

L’après-midi du même jour, reconnaissance du terrain, comme chez les scouts. Nous devions, par groupes de cinq, suivre un itinéraire qui nous était indiqué sur un papier qu’on nous remettait. Chacun devait noter par écrit ce qu’il voyait.

Finalement, nous n’étions que quatre, dans notre groupe, car Régnier s’était souvenu, au dernier moment, qu’il avait leçon de musique. Non pas quelque chose d’aussi vulgaire que piano ou trompette, mais violoncelle. Il n’aimait ni l’instrument, ni la musique, mais, en tant que fils de bonne famille, il faisait ce qu’il devait faire.

Au moment où nous allions partir, une dame, habillée un peu autrement que le reste du personnel féminin, vint nous dire qu’on nous aurait remis un itinéraire incorrect et nous remit une feuille avec un autre.

Notre chemin nous conduisait d’abord à travers un grand pré, ensuite à une forêt de pins, et, après avoir passé par un groupe de petits rochers, sur une hauteur de laquelle non vîmes une route. Sur la route était arrêtée une camionnette et devant celle-ci une petite fille qui nous fit signe et nous demanda, en criant :

- Venez voir ces drôles de choses qu’il y a ici !

La route se trouvait en dehors des limites des Journés de Joie, et on nous avait interdit de parler à des gens n’en faisant pas partie, mais nous allâmes quand même voir. Arrivés près de la petite fille, nous vîmes celle-ci partir en courant, alors que trois hommes sortirent de derière la camionette. L’un d’eux nous menaçait de son revolver, tandisque les deux autres me saisirent. Donald cria quelque chose, en anglais, puis il se sauva, avec les deux autres. Celà, je le vis encore, pendant qu’on me mit des menottes. Puis on me poussa dans la camionette, par la porte arrière. Je pensai à Donald qui avait protesté quand on lui avait interdit d’amener son revolver à la reconaissanc de terrain. S’il avait tiré et si l’autre avait riposté… Mais déjà je me trouvai secoué par la camionette qui roulait à vive allure, pandant j’étais couché sur le sol, dans le noir, incapable de me relever.

Le voyage dura plus d’une heure. Quand on me sortit de la camionette, je vis que nous étions dans un garage. Un individu barbu s’adressa à moi, affichant un sourire moqueur.

- Alors, mon cher Régnier, quelle rançon ton pére va vouloir payer, pour te ravoir ?

- Je ne suis pas Régnier, je m’appelle Claude Berger ! Laissez-moi partir !

- N’essaye pas de me raconter que tu es quelqu’un d’autre. Le beau blouson que tu portes, avec ton monogramme, R-R-M brodé en grandes lettres dorées dessus, montre bien qui tu es !

- Le blouson ? C’est Régnier qui me l’a prêté, parce que le mien a été abimé. Le vrai Régnier, il est resté là-bas, à sa leçon de musique !

J’ai dû m’exprimer avec conviction. Le barbu semblait avoir des doutes, disait qu’il voulait chercher Martinescu, le chef. Ce dernier avait l’air plus civilisé que l’autre. Je lui montrai la pièce d’identité qu’on m’avait donnée, à l’Escale du Destin, pour que je puisse sortir, aller à l’école. Après avoir comparé ma tête avec la photo sur la pièce d’identité, il déclara :

- On a effectivement attrapé le mauvais.

- Alors, vous allez me libérer et me ramener là-bas ?

- Malheureusement non. Car on risque de t’interroger si adroitement que ça pourra être dangereux pour nous. Viens d’abord avec moi, à notre appartement, on va déjà te donner quelque chose à manger.

Au fond, ils étaient bien gentils, les kidnappeurs. Une grande fille qui ne disait mot, me servit d’assez bonnes choses et le soir, on me donna une petite chambre, pour moi tout seul, avec un lit bien confortable. Le lendemain matin, Martinescu, le chef, me fit venir.

- L’Escale du Destin, c’est une institution pour enfants difficiles. Comment se fait-il que tu t’es trouvé aux Journées de Joie, ce qui est une institution pour enfants de riches ? Il se peut qu’un enfant de famille fortunée glisse sur une mauvaise pente. Est-ce ton cas ?

Je devinai ce qu’il pensait. Ce que j’étais aussi un enfant de riches et qu’il pouvait ainsi aussi encaisser une rançon. Je devais le décevoir.

- Famille riche – non. Je suis orphelin. Si je me suis trouvé aux Journées de Joie, c’est grâce à une idée d’un riche bienfaiteur qui prône le rapprochement social. Les enfants méchants, ils sont censés de s’améliorer en contact avec des gosses de riches. Moi, ils m’ont choisi comme cobaye, peut-être parce qu’ils m’ont trouvé un peu moins sauvage que les autres. Il y avait aussi une fille de l’Escale du Destin, Constance, qui se trouve aux Journées de Joie, pour les mêmes raisons. J’ai essayé de me comporter le plus gentiment possible. Mais les autres, les fils de riches, quelle peste ! Voyez mes chaussures. Quelqu’un m’a pris le lacet blanc de ma chaussure gauche, et j’ai dû en mettre un noir, parce que il n’y avait pas de blancs. Et mon beau blouson ! Lacéré en petites bandes de tissu ! Régnier a dû me prêter son deuxième. C’est pour ça que vous m’avez confondu avec Régnier. Lui, c’est peut-être le seul type bien de toute la bande. Pourquoi vous voulez justement celui-là ?

- Ça, c’est notre affaire, ça te regarde pas. A toi, maintenant. Tu ne peux pas rester ici. Si quelqu’un nous soupçonnait de ton enlèvement, nous devons pouvoir montrer qu’il n’y a pas d’enfant ici. Tout à l’heure, je vais t’amener à un groupe qui travaille avec nous. Il y a d’ailleurs des enfants, dans ce groupe. Je ne veux pas savoir pourquoi tu t’es trouvé à l’Escale du Destin. Je suppose, c’est parce que tu as fait ce que ces enfants font aussi. Tu pourras peut-être les aider dans leur travail. Il paraît d’ailleurs que l’un des enfants parle assez bien le français.

C’est que les autres ne parlent pas bien le français ? Le nom du chef, Martinescu, d’après ce que j’avais récemment appris, ce ne serait pas un nom roumain ? S’agirait-il d’enfants voleurs roumains ? De toute façon, j’étais content qu’on ne m’ait pas interrogé d’avantage, qu’on m’ait pas obligé de parler de mes amis roumains.

Dix minutes plus tard, nous partîmes. Le chef, Martinescu, me conduisait personnellement. En chemin, il m’expliqua :

- Le groupe, avec lequel tu vas vivre, occupe un logement au rez-de-chaussée. Le logement a deux entrées : vers la cage d’escalier et vers le garage, au sous-sol du bâtiment. Les enfants sont surveillés par deux personnes : Ionescu, le chef, et Lopesco, son aide. Ces noms, ils te disent quelque chose quant à l’origine de ces personnes ?

Je n’avais pas l’intention de révéler mes connaissances linguistiques. Donc, je répondis :

- Espagnol ?

- Non, roumain. Officiellement, seuls Ionescu et Lopesco habitent dans l’appartement. Mais il pourrait arriver qu’un locataire de la maison entende des cris d’enfants. Ionescu expliquerait cela par des DVD avec des films avec des enfants qu’il aimerait regarder. Pour transporter les enfants qui habitent l’appartement, ils ont une voiture dont les sièges arrière ont enlevés. Les enfants doivent s’accroupir lorsque la voiture sort du garage ou entre, de façon qu’on ne les voie pas.

A notre arrivée, je fus d’abord présenté à Ionescu. Il parlait un français facilement compréhensible, bien que non exempt de fautes de prononciation et de grammaire. Je lui dis, entre autres, qu’on m’avait placé à l’Escale du Destin à la suite d’un vol.

- Chez nous, me dit Ionescu, tu te trouveras au moins aussi bien que dans cet établissement. Si tu jures de ne pas te sauver, tu peux travailler chez nous comme assistant. Voila ce qu’un assistant doit faire. Dans le tram, si un de nos gamins vole quelque chose à quelqu’un, il passe l’objet volé à son assistant, pour qu’on ne trouve rien sur lui. Mais si l’assistant a une tête semblable à celle du voleur, celui qui cherche ce qu’on lui a pris devine facilement où l’objet a atterri. Mais un garçon blond, avec des yeux bleus, comme toi, il n’est pas aussi facilement soupçonné d’être membre d’une bande de voleurs. Maintenant, ne dis pas que tu acceptes, seulement parce que tu cherches une occasion de t’enfuir. Notre organisation, grâce à ses nombreuses ramifications, possède des agents partout. Où que tu te caches, on te trouvera, et tu subiras alors des choses extrêmement désagréables. Cela dit, veux tu te joindre à nous ?

Que devais-je faire ? Si j’allais dire non, ils m’enfermeront quelque part et je n’aurais presque rien à manger. Si je dis oui, je pourrais au moins sortir. J’étais assez naïf de croire qu’elle existait réellement, cette « organisation à nombreuses ramifications » avec laquelle Ionescu me menaçait. J’envisageais, toutefois, de reprendre ma liberté, si j’avais quelque chose de très grave à signaler à la police, espérant que celle-ci me protégera alors. Ainsi, je répondis :

- Oui, et je jure de ne pas me sauver.

- Bien. Et voici un premier travail pour toi. Là, j’ai un tas de papiers d’identité, permis de conduire et attestations de toute sorte, sous-produits de notre activité. Avec ça, je te donne un plan de la ville. Regarde les adresses, sur les papiers, et fais une liste, pour les rapporter à leurs propriétaires, avec un chemin le plus court possible, d’une adresse à l’autre.

Je pris mon temps, pour ce travail. J’y étais encore quand le déjeuner me fut apporté par une grande fille silencieuse. Le soir, Ionescu partit chercher les enfants qui avaient « travaillé » en ville. Ensuite, il me fit venir.

- Voici un garçon qui parle français. Il va te montrer le logement et la salle où tu vas dormir.

Et derrière Ionescu apparut… qui… Iancu ! On avait dû lui dire qu’il allait me rencontrer, car, mettant son index devant ses lèvres, il me signifia de faire comme si je le ne connais pas. Pendant que les autres attendaient le dîner, il m’amena au dortoir des garçons.

- Je sais que tu es ici parce que ils t’ont confondu avec quelqu’un qui devait leur rapporter la très grosse rançon. J’espère que jamais ils y arriveront. Ionescu, Lopesco et leur super-chef Martinescu sont bien trop bête pour réussir une chose pareille. Et toi, tu leur as dit que tu as appris le roumain ?

- Non, je n’en ai pas parlé, pour éviter d’avoir répondre à des questions curieuses.

- Tu as bien fait. Comme ça, il vont pas se méfier de toi et, peut-être, dire en ta présence quelque chose d’important pour toi.

- Et toi, comment tu te trouves ici ? L’insupportable Menier m’avait pourtant dit qu’il allait vous faire bénéficier d’un agréable séjour de vacances ?

- Agréable ! Tu parles ! Excursions étroitement surveillées, gymnastique exténuante, travail consistant à trier des détritus. La nuit, dans un local puant, dormir sur des matelas minces comme un feuille. Ici, on a au moins des paillasses bien épaisses ! De plus, nous étions les seuls étrangers. A l’Escale du Destin, c’était au moins une coexistence pacifique, avec les autres. Mais là ! Ils étaient méchants, les autres ! Au bout de cinq jours, Vasile savait comme on pouvait se sauver. Alors, on a mis les voiles – ou on a pris la poudre d'escampette – comme tu me l’as dit, un jour.

- Tu as retenu cela ? Mais continue !

- Petru a trouvé une occasion de voler quelque chose. Beaucoup trop dangereux, à mon avis. Avec Vasile, il a pénétré dans une maison dont la porte était ouverte. Ils se sont fait prendre, évidemment. Il y avait un homme costaud qui les a attrapés, enfermés, puis il a appelé la police. Quand il m’a vu, devant la maison, il m’a demandé ce que je faisais là. Je lui ai dit que j’avais observé le deux garçons, parce que j’avais l’impression qu’ils préparent un mauvais coup. Et j’ai dit cela dans le bon français qu’un certain Claude Berger m’a appris. Le type m’a laissé partir. Tu m’as évité pas mal d’ennuis, merci, Claude !

- C’est plutôt que tu t’es donné la peine d’apprendre, Iancu ! Et comment tu es arrivé ici ?

L’adresse d’ici, c’est-à-dire celle de Ionescu, Iliescu, mon ancien chef de bande, me l’a donnée – pour le cas où… J’y suis allé, Ionescu m’a pris. Ici, mes camarades voleurs me considèrent un peu comme un intellectuel, parce que je parle beaucoup mieux français qu’eux. Et cela, parce que un certain Claude Berger m’a appris un excellent français – mais excuse-moi, je me répète.

Entre temps, le dîner était prêt. Après, Iancu me présenta ses camarades voleurs, comme il disait. Alexandru, avec 16 ans, était le plus âgé de la bande. Il me parût très grand et très fort, mais cela peut-être seulement parce qu’il avait cinq ans de plus que moi.

Le plus jeune, je l’avais déjà observé à table, m’étant étonné que d’aussi petits gosses fussent employés pour voler. Iancu m’expliqua sa spécialité :

- Celui-là, son nom est Vlad. Il a huit ans, mais a l’air d’en avoir que six. Sa spécialité : fenêtres protégés par barres en fer. Il passe entre deux barres où tu passes à peine ta main – enfin j’exagère, mais à peine.

- Il fait cela souvent ?

- Non. La dernière fois, il a aide à cambrioler une installation d’exercice au tir. A cause du bruit, ces installations sont situées loin des habitations. La nuit, c’est parfaitement calme. Lopesco espérait d’y trouver des sous, des bijoux, des vêtements du luxe – penses-tu, ils sont pas assez bêtes pour y laisser des objets de valeur. Alors, Lopesco et Vlad se sont contentés de prendre des armes. Mais comme ce sont des armes de petit calibre, c’est difficile à écouler. Les caïds de la pègre n’en veulent pas. Alors Vlad, il travaille le plus souvent comme assistant. Comme il est tout petit, on le soupçonne pas tellement. Mais d’un autre côté, sa petite taille fait qu’une poche gonflée se voit beaucoup mieux sur lui que chez un grand.

 

Dans le dortoir des garçons il y avait dix paillasses, dont deux inoccupées. Iancu m’attribua celle à côté de la sienne. Quand nous étions couchés, il me parla de ces camarades et de son « travail » de voleur – qui lui plaisait de moins en moins. Par précaution, je ne lui dis rien de mon intention de quitter la bande d’Ionescu à la première occasion. De toute façon, cela me parût difficile car, comme je l’avais attendu avec mon oreille roumaine, Alexandru devait me surveiller. Pour lui, comme pour la plupart des autres garçons, j’étais l’étranger dont il fallait se méfier. Pour presque toutes les filles, j’étais l’étranger qu’il ne fallait pas approcher. Pour les deux plus jeunes, Elisabeta – Iancu me dit qu’elle était la soeur de Alexandru – et Vlad, j’étais l’objet d’une curiosité enfantine. J’avais l’impression qu’ils cherchaient souvent ma proximité, surtout Vlad.

La première chose que je devais faire pour Ionescu et sa bande de gosses voleurs, c’était de rapporter les cartes d’identité, « les sous-produits de leur activité », à leurs propiétaires. Le plus souvent, ils habitaient de grands immeubles. J’entrais, Alexandru attendait dehors. Quand les gens étaient chez eux, je leur racontais que j’avais trouvé la carte quelque part, et que je savais comme il était difficile et cher d’en obtenir une nouvelle. On me donnait toujours quelque chose, au moins un billet de dix. Je devais remettre l’argent récolté à Alexandru. A la fin de la soirée, nous avions plus de cent Euros. De retour à l’appartement, Lopesco nous fouillait régulièrement, cherchant des billets cachés. Nous devions même enlever les chaussures.

Quand il n’y avait plus de cartes d’identité à rapporter, on me donna un pantalon avec des poches énormes et un grand sac en plastique. Je devais accompagner Alexandru comme assistant. Portemonnaies, téléphones portables, portefeuilles, sacs à main… J’ai honte d’avoir fait cela pendant plus d’une semaine des vacances d’été, que je sois parti tous les matins avec Alexandru pour voler des gens.

Une fois, il avait plu la huit et il faisait un peu frais le lendemain matin. Au moment où je m’apprêtai à sortir, Elisabeta arriva et me dit :

- Matin… froid… jacheta !

Comme elle me tendit mon blouson, je n’avais pas à montrer que j’avais compris mot « jacheta ». Ce que je ne comprenais pas, par contre, c’était l’attitude d’Alexandru. Il critiquait violemment sa soeur, elle ne devait pas s’approcher d’un étranger, cela ne se faisait pas pour une fille bien élevée, elle devait se comporter comme il faut, et ainsi de suite.

Malgré cela, je ne cessais pas d’être un assistant dévoué pour Alexandru. Ainsi le jour où, dans le tram, il s’approcha d’un groupe de filles pour alléger l’une d’elles de son portable, lequel dépassait de sa poche. Bien qu’elle jacassait éperdument avec les autres, elle s’en rendit compte. Elle criait « Au voleur », mais Alexandru avait déjà saisi l’objet et se dirigeait vers la porte. Je devais intervenir. Je le suivis.

- Donne-moi ça ! lui commandai-je, en essayant de donner à ma voix un ton autoritaire. – Donne, c’est pas à toi, tu l’as volé !

Le tram s’approchait de l’arrêt. Un homme musclé, se trouvant derrière Alexandru, faisait mine de le saisir. Alexandru me donna le portable. Je dis à l’homme :

- Laissez le, il l’a rendu.

L’instant après, le tram s’arrêta. Alexandru sauta.

Ionescu m’avait appris cette manière de procéder. Elle a pour but de détourner l’attention du voleur et de la porter sur ce petit courageux qui a observé le vol, puis a obligé le voleur de rendre l’objet volé, mais ne veut pas que le voleur soit pris.

Quand je rendis le portable à sa propriétaire, elle me remercia avec un sourire que je qualifierais d’admiratif. Ses amies commentaient mon action.

- Tu as drôlement bien réussi ton coup – tu l’as vraiment corrigé – il t’a parfaitement obéi – des comme toi, il y en a pas beaucoup – j’aurais jamais cru qu’un garçon comme toi – à quelle école vas-tu ?

- Je le connais, ce grand brun, leur répondis-je. Je l’ai déjà vu dans… des circonstances semblables. Il fait partie d’un groupe ethnique qui est poursuivi, dans son pays, par certains gens. Malgré cela, il n’est pas considéré, par notre administration, comme étant en danger, et il n’a pas d’autorisation de séjour. Alors, il se débrouille, plutôt mal que bien. Faut pas lui en vouloir.

Entre temps, nous étions arrivés à l’arrêt suivant. Je descendis en saluant les filles d’un geste que je voulais chevaleresque. Alexandru arriva par le tram suivant. Il me remercia – certainement, il n’avait jamais à le faire jusqu’ici – mais il le fit avec une sincérité que je ne lui connaissais pas. Par la suite, il exhorta, certes, sa sœur toujours à rester loin de moi, mais son comportement envers moi était devenu nettement empreint de camaraderie. Mon « travail » n’était pas devenu plus agréable, pour autant.

Iancu, il était bien plus courageux que moi. Un soir, je ne le vis pas, ni au dîner, ni dans le dortoir. Un de ses camarades m’expliqua :

- Iancu travail mauvais ! Pour m’expliquer ce qu’il était devenu, il fit un geste montrant comme on ferme une porte à clé. Il essaya de m’expliquer ce que Iancu avait fait, mais n’arriva pas, faute de connaissances en français. Pendant qu’il cherchait – en vain – ses mots, j’avais l’occasion d’écouter la conversation de ses camarades. Ils disaient notamment du mal de leur grand chef, Martinescu – celui qui était responsable de mon enlèvement. Ce Martinescu prenait tout ce qu’ils gagnaient, il ne leur restera rien, quand ils retourneront en Roumanie. Mais en le dénonçant à la police, ils se feront attraper eux-mêmes, il faudra trouver un autre moyen…

Le lendemain, Iancu me détailla le crime qu’il avait commis :

- J’étais l’assistant de Dragos. Il avait allégé un jeune homme de son calculateur de poche. Il me l’avait donné, pour que je l’empoche. L’homme était mal habillé et bien maigre. Alors, je lui ai rendu sa calculette, lui ai dit qu’elle serait tombée de sa poche. Comme il était content de l’avoir retrouvée ! Seulement Dragos, il a rapporté l’incident à Ionescu, quand nous lui avons donné notre maigre récolte. Je n’ai pas eu de dîner et Ionescu m’a enfermé dans la salle de bain de gauche.

La salle de bain de gauche, c’était la plus confortable. Celle de droite, c’était en fait seulement la lingerie, avec la machine à laver. Mais Ionescu, le chef, veillait à ce que son jeune personnel ne sa fasse repérer par une odeur désagréable. Il avait donc demandé à Lopesco – il était plombier – d’installer une seconde douche et un lavabo dans la lingerie. Cepedant, on ne pouvait enfermer quelqu’un dans cette seconde salle de bain, car on ne la pouvait fermer que de l’intérieur, par un simple crochet. L’autre salle de bain, on ne pouvait, en principe, que la fermer de l’intérieur aussi, mais les armatures de la porte contenaient le dispositif de fermeture. Il suffisaisat donc de dévisser ces armatures et de les monter dans l’autre sens, pour qu’on puisse fermer de l’extérieur. Avec un ruban adhésif rouge Ionescu avait signalé le rôle particulier de cette fermeture, de façon que Iancu ne soit pas libéré par inadvertance.

Trois jours plus tard, la salle bain de gauche pouvait encore servir de prison pour Iancu. Il me raconta, le lendemain, pourquoi il avait encore été enfermé toute la nuit, je supposai sans dîner.

- Je devais accompagner Mihaï, hier. Dans le tram, il y avait une vielle dame, marchant avec une canne. Avait pas l’air très riche, pas du tout. La fermeture éclair de son sac à provisions était ouverte, et on voyait son portemonnaie en haut des choses qu’il y avait dedans. Mihaï m’a dit que j’avais de petites mains, que je devais le prendre, le portemonnaie. Je suis allé près de la dame, lui ai dit qu’elle devait fermer son sac, autrement son portemonnaie risquait d’être volé. Elle l’a fait, et elle m’a dit : Merci mille fois, merci de tout mon cœur. Des garçons aussi aimables, aussi vigilants que toi, on en trouve plus guère de nos jours. Que Dieu te bénisse ! Sais-tu, Claude, quand on dit de tels mots à un enfant voleur, cet enfant arrive à supporter facilement l’enfermement pendant une nuit. Et, la Mirela, tu sais, la grande maigre, elle réussi à me donner encore quelque chose à manger en douce, hier soir.

Quatre jours plus tard, Iancu était encore puni d’un méfait. A la prochaine occasion, il me raconta ce qu’il avait fait.

- J’étais avec Ecaterina, la petite, rondelette. Elle m’a dit, puisque je parlais si bien français, que je devais commencer une conversation avec quelqu’un, cela lui permettrait d’agir plus facilement. Mais parler à un adulte, avec mon français toujours un peu approximatif, ça aura paru suspect. Alors, j’ai parlé un môme, un ou deux ans plus jeune que moi. Il m’a raconté qu’il prenait tous les jours, pendant les vacances, tout seul et à cette heure-ci, le tram pour aller à un club de jeunes. Pendant qu’il me racontait ça, Ecaterina lui a fauché son harmonica, qui dépassait de sa poche. Après, le môme est descendu.

- Ionescu ne devait pas être convaincu de la valeur d’un tel objet.

- Non, il ne l’était pas. A lancé l’harmonica à la poubelle et a engueulé Ecaterina. Après, j’ai récupéré l’harmonica et je l’ai mise dans ma poche. Le lendemain j’étais avec Andreï. Quand c’était l’heure, j’ai fauché… non… faussé compagnie – tu m’a dit cela une fois – à Andreï. Suis allé à l’arrêt du tram où le môme était descendu. Quand il est arrivé, je lui ai raconté une histoire… rocambolesque – c’est bien ça ? – d’un type qui lui aurait fauché son harmonica au moment où il descendait, et que j’aurai suivi le type pour le lui refaucher. J’ai remis l’harmonica au môme qui m’a pris pour un héros, voulait savoir comment je m’appelle, où j’habite… Me suis sauvé en prétextant qu’un type me suivait. Après, je me suis approprié quelque chose à manger et me suis promené jusqu’au soir. A l’endroit où Ionescu devait nous prendre avec sa voiture, j’ai retrouvé Andreï. Il était fou furieux !

Le matin suivant, Ionescu m’annonça qu’il avait une communication importante à me faire. Il se montra même assez aimable quand il me disait, dans son français approximatif :

- Ce Régnier, à la place duquel tu as été enlevé, Martinescu, notre chef, l’a eu finalement quand même. Bien sûr, il ne doit pas rester auprès de lui, c’est à nous de nous occuper de lui. Il doit être traité aussi bien que possible. C’est pour cela que tu dois lui tenir compagnie. Tu comprendras, néanmoins, que nous devons faire tout pour que vous ne puissiez pas vous échapper. Martinescu exige que vous restiez enfermé la nuit. Vous dormirez dans la salle de bain de droite. Martinescu m’a donné cet énorme verrou que je dois mettre devant la porte. Il sera fermé la nuit et quand nous recevrons des visiteurs qui ne doivent pas vous voir Tu vas m’aider pour le fixer. Va tenir ce morceau-ci pour que je marque les trous à percer…

Pendant que je tenais le lourd engin, je réfléchissais. Certes, il n’avait pas à s’occuper de la fenêtre de la salle de bain, puisque, comme toutes les fenêtres du rez-de-chaussée du bâtiment, elle était protégée par de solides barres de fer. Mais l’autre salle de bain, elle était plus confortable. Craignait-il que sa fermeture ne soit pas assez solide ? Ou voulait-il la réserver pour le cas – bien probable – que Iancu allait récidiver ?

Mes réflexions furent interrompues par Lopesco qui arriva du garage avec un groupe d’enfants. Ionescu lui expliqua, en roumain, ce qu’il m’avait dit en français, ajoutant, quand les enfants s’étaient retirés :

- J’espère que l’insatiable Martinescu ne vise pas trop haut, avec sa demande de rançon !

C’est avec peine que j’arrivai à retenir une exclamation par laquelle j’aurais trahi ma compréhension.

 

Régnier arriva le matin suivant. Sa mauvaise humeur s’éclaircit quelque peu quand il me salua.

- On m’a dit que je te rencontrerai ici. Tu dois t’occuper de moi ?

- Oui, dans la mesure du possible. Mais dis-moi, comment sont-ils arrivés à te capturer ? C’était pourtant évidant que c’est toi qu’ils visaient, quand ils m’ont enlevé ?

- Je comprends toujours pas, comment ils ont pu m’avoir. Quand ils t’ont enlevé, ceux des « Journées de Joie » ont téléphoné chez moi, pour dire que tu as été enlevé à ma place. Là-dessus, mon père m’a demandé, si je voulais retourner à la maison ou passer le reste des vacances dans une jolie pension pour enfants de riches, dans les montagnes, route d’accès unique, facile à surveiller, donc absolument sûre. Bien, à la maison je suis toute l’année, alors j’ai dit oui, pour la pension à la montagne, et je m’y suis laisser conduire. Au bout de quelques jours, ma mère m’a téléphoné, m’a demandé, comment c’était. J’ai dit que c’était assez froid, à la montagne, et que je m’ennuyais, car, par crainte d’un nouvel enlèvement, on me laissait pas participer à des jeux à l’extérieur. Deux jours plus tard, nouvel appel : Martin Barre, le secrétaire de mon père. Si c’était comme ça, froid et ennuyeux, on allait me ramener à la maison. On allait envoyer un taxi – numéro du taxi, nom du conducteur – accompagné d’un type de l’agence Protect-Direct, nom du type, son numéro de licence, description de tout ça, et ainsi de suite. Alors la pension de montagne a rappelé chez moi, Martin Barre a tout confirmé. Le lendemain, le taxi est arrivé. Conducteur et agent de sècurité – très aimables et très polis – ont décliné leurs identités. Je suis monté. Au bout d’une heure de route, le taxi a pris un chemin de forêt, puis arrêt derrière une camionette. D’où sont sorti deux types, m’ont pris, ligoté – le soi-disant agent de sécurité a bien rigolé et ma jeté dans la camionette. Il y faisait complètement noir. Et maintenant, je suis ici. Comment c’est possible, avec tant de mesures de précaution ?

- Très simple. On peut se connecter sur une ligne téléphonique. Ainsi, les kidnappeurs ont su ce que tu as dit à ta mère. Ça peut aussi se couper, une ligne téléphonique, et peut connecter un téléphone sur le morceau de ligne qui va à l’extérieur. Et de là, raconter tous ce que tu veux. Et ce que tu racontes semble provenir de chez toi. Le Martin Barre ne doit pas nécessairement être le vrai.

- Toi, un garçon de onze ans, sais cela, et ces idiots…

- J’étais pendant un certain temps avec des enfants d’un certain milieu. Ils m’ont pas appris exactement ce que tu me dis, mais ils m’ont fait part de leur formation en matière de cleptologie…

- De quelle …logie tu parles ?

- Cleptologie, la science du vol. Comme cleptomanie, besoin maladif de voler. Iancu – je vais te le présenter, il est maintenant ici – me l’a dit, ce mot. Vient de klephtis, mot grec signifiant voleur. Et après …logie, comme biologie.

- Formidable ! C’est toute une science, chez eux. Ecoles primaires de cleptologie, collèges, lycées, universités où tu peux faire un licence, un master, peut-être même un docteur en cleptologie !

- Exagère pas. Ce que je voulais te demander aussi : Ils ne l’ont pas trouvé curieux, à ta pension pour gosses de riches, que ce n’est pas ton père, mais son secrétaire qui a téléphoné ?

- Non, chez des gens chics, débiter des numéros de taxi ou de pièces d’identité, on laisse faire ça au secrétaire. Ne serait-ce que pour montrer qu’on en a un.

- Et pourquoi c’est justement toi qu’ils veulent, ces kidnappeurs ? Il doit y avoir d’autres gosses de riches, aux Journées de Joie ?

- Je crains que ça ait un rapport avec les affaires de mon père. Il a peut-être subtilisé un marché juteux a quelqu’un, ou recommandé à une relation d’affaires une opération financière qui s’est révélée désastreuse. De cette façon, on peut ruiner quelqu’un complètement – et la chose est quand même parfaitement légale. Les gosses voleurs d’ici, ce sont de véritables anges, à côté de ça. Mais tu peux t’imaginer qu’un type qui a perdu gros dans une telle affaire veut se venger et n’hésite pas à faire en sorte de retrouver son argent au moyen d’un enlèvement avec demande de rançon.

- Oui, si c’est comme ça, il vaut peut-être mieux de ne pas être si riche… Viens maintenant, je vais te montrer le cagibi – on peut pas appeler ça une chambre – où nous allons dormir.

Le grand verrou à la porte, Régnier l’a immédiatement remarqué. Je lui ai dit qu’il ne sera fermé que la nuit et quand il y aura des visiteurs, car dans la journée, Ionescu ou Lopesco seront la et les portes de l’appartement resteront fermées à clé. A l’intérieur de notre cagibi, je montrai Régnier les deux paillasses qui bordaient les deux murs latéraux de la pièce. Celle-ci était néanmoins assez large pour que nous ayons un passage confortable, entre les deux paillasses, pour atteindre le lavabo et la petite armoire.

Le soir, je présentai Iancu à Régnier. Celui-ci était étonné de l’aisance avec le garçon roumain parlait français. Je pouvais constater que les deux s’entendaient bien. A la question de Régnier, comment Iancu avait appris le français, celui-ci répondait de façon absolument exagérée, que c’est moi qui le lui aurais appris.

Dans la journée, nous étions toujours seulement avec Ionescu ou Lopesco. Même Mirela qui nous préparait notre dîner, devait souvent « travailler » dans la journée. Les enfants qui voulaient un repas de midi devaient se le procurer eux-mêmes.

De temps en temps, Ionescu recevait des visiteurs. Comme personne ne devait nous voir, nous étions alors enfermés. Autrement, nous avions le droit de nous promener dans tout l’appartement, seule la pièce qui servait de bureau nous était interdite. Pour passer le temps, Régnier raconta, comment sa famille avait fait fortune.

- Le chausse-pied en acier inoxydable, mon arrière-grand-père ne l’a pas inventé, mais il a fait de plus petits, ce qui plaisait aux dames. C’était aussi une économie de matière première, d’où un bénéfice accru. Mais déjà mon grand-père a cessé toute fabrication. La fabrication de choses utiles, ou le travail artisanal, c’est certainement satisfaisant du point de vue de la morale : Tu fabriques par exemple une cafetière ou tu installes un lavabo. Ton client est content de la cafetière ou du lavabo, et toi, tu es content de l’argent que tu reçois en échange. Mais, tu dois travailler dur pour un bénéfice très limité. Par contre, si tu veux faire fortune, tu dois faire ce qui est utile à personne sauf à toi : acheter et vendre des actions. La société de mon père ne fait que ça. Il faut bien connaître le marché, pour cela, suivre tous les jours les cours de la bourse, étudier constamment offre et demande des marchandises les plus diverses. Avec ça, mon père n’a pas une minute de repos – il se pourrait que tel ou tel cours monte ou descend inopinément – il fait même des voyages, pour étudier personnellement les évolutions dans tel ou tel pays. Mon grand frère doit maintenant déjà – il est encore au lycée – gérer son propre capital. Ça ne le réjouit pas. Dans deux ans, ça sera à mon tour. Pas tellement envie.

- Ton père a une firme ? demandai-je.

- Pas uniquement à lui. C’est une société en actions, une holding, ça c’appelle.

- Et qu’est-ce quelle fabrique, cette firme ?

- Rien ! Daigne donc de comprendre qu’on ne peut gagner de gros capitaux en fabriquant quelque chose ou en faire quelque chose qui rend service. Les actions de la firme de mon père sont négociées en bourse, et il possède des actions d’autres holdings.

C’était trop compliqué pour moi. S’il gagnait de l’argent sans rien produire, le père de Régnier, il devait y avoir quelqu’un qui en perdait ? Je préférais parler d’autre chose, de ceux qui logeaient avec nous, surtout de Iancu et de ces méfaits. Il déclara qu’il lui devenait de plus en plus sympathique.

Le troisième jour après l’arrivée de Régnier, je fus témoin d’une conversation entre Ionescu et Lopesco. Il n’avaient toujours pas compris que je pouvais les comprendre. Ionescu disait qu’il devait s’absenter pendant plusieurs heures, pour rendre visite à celui qui revendait leurs objets volés. Lopesco devait nous surveiller. Iancu était resté là aussi. Soit parce que aucun des autres ne voulait de lui comme assistant. Soit, pour qu’il puisse servir d’interprète, dans le cas où Lopesco aurait quelque chose à nous dire. Il se promenait en toute liberté dans l’appartement, Ionescu désirait probablement que Régnier ait une bonne impression de leur bande de voleurs. Ce, apparemment, pour que, en cas de découverte, Ionescu puisse affirmer que Martinescu l’avait forcé de héberger Régnier.

En fait, il était bien imprudent, de la part de Ionescu, de laisser avec nous un garçon aussi intelligent, aussi courageux et aussi tenace que Iancu. Il permit même à Iancu de s’entretenir avec nous, bien que Lopesco ne pouvait guère comprendre ce que nous disions. Je vis que Régnier et Iancu, bien qu’ils n’étaient absolument pas du même milieu, s’entendaient fort bien.

Plus tard, Iancu venait s’adresser à moi, pur me faire part d’une chose très inattendue.

- Je sais, comment vous pouvez vous sauver d’ici, si tu m’aides. Seulement, vous devez me ligoter, pour que je puisse dire que vous m’auriez forcé.

- Te ligoter ? Pas du tout ! Si ça marche, tu viens avec nous ! Les parents de Régnier sont riches, ils vont garantir au sauveur de leur fils un brillant avenir!

Régnier passa près de nous. Je lui demandai :

- Iancu dit qu’il sait comment on peut se sauver d’ici. S’il vient avec nous, est-ce que ton père voudra l’aider à s’en sortir, à vivre…

- Mais certainement ! Figure-toi, ces bandits, ici, demandent une rançon de trois millions. Si mon père place cette somme, disons à 5 %, cela fera, pour chacun de vous 75000 par an, ou presque 7000 par mois. Même si on déduit de cela 3000 pour les impôts et taxes, il reste bien plus que ce qu’il vous faut pour votre subsistance, études, voyages et autre. Et au terme de vos études, quand vous travaillerez et gagnerez de l’argent, il restera à mon père toujours le capital. Sa valeur aura diminué quelque peu, à cause de l’inévitable inflation, mais quand même… Et pensez aussi à l’aspect émotionnel de l’affaire. Le célèbre banquier Roccabo-Maltus donne aux héroïques libérateurs de son fils une importante somme d’argent – quel effet publicitaire pour la firme de mon père !

Régnier me montra, par cette déclaration, qu’il était déjà bien versé dans les affaires financières et j’estimais qu’il allait avoir du succès en la matière. Iancu me dit qu’il avait compris ce que Régnier avait dit. Ensuite, il nous faisait part de son plan. Un plan aussi simple qu’ingénieux :

- Régnier ira se laver les mains, dans la salle de bain de droite. Ensuite, au lieu de fermer le robinet, il l’ouvre à fond. Il se précipite vers Lopesco, dit que le robinet est coincé et ne ferme pas. Je suis à côté, pour traduire, dis que chez Régnier, à la maison, les robinets sont faits autrement, avec des leviers qu’on remonte ou qu’on abaisse. Toi, Claude, tu te caches derrière la porte de la salle de bain. Elle ouvre vers la gauche, Lopesco vient de la droite, donc, il te voit pas, si elle est ouverte et tu es derrière. Dès qu’il est entré, tu fermes la porte, mets le verrou. Je sais où ils mettent la clé de la porte vers le garage. Si elle n’y est pas, il faudra la fracturer, la porte. Car on peut pas sortir par une fenêtre, il y a des grosses barres de fer devant toutes.

Nous passâmes immédiatement à l’action. Régnier alla dans la salle da bain de droite, ouvrit le robinet à fond, ressortit, alerta Lopesco. Celui-ci entra dans la salle de bain, Régnier l’accompagna jusqu’à la porte, puis s’écarta. Je fermai la porte, poussa le gros verrou. Lopesco protesta énergiquement, puis devint étrangement silencieux, au bout d’un moment.

Iancu ira au bureau dont la porte était restée ouverte. La clé de la porte vers le garage n’était pas à sa place habituelle. Lopesco l’avait probablement dans sa poche. Il fallait fracturer la porte donnant sur le garage. Parmi le matériel de plomberie de Lopesco, Iancu trouva un gros tournevis, essaya de l’utiliser comme levier. La porte ne céda pas. Régnier s’empara d’un vilebrequin qu’il équipa d’un trépan, avec lequel on pouvait tailler des disques des trois centimètres environ dans le bois de la porte. Il projetait de percer une série de trous, l’un à côté de l’autre, autour de la serrure, puis de faire tomber celle-ci par un coup de hache. Cela me parût difficile, mais nous n’avions pas trouvé d’autre moyen.

Pendant que Régnier perçait le premier trou, j’allai vers la salle de bain où Lopesco était enfermé et collai mon oreille contre la porte. Lopesco téléphonait, probablement pour dire à Ionescu et à Martinescu ce qui était arrivé et pour leur demander de faire tout ce qui leur était possible pour que Régnier ne puisse pas leur échapper. J’en avertis Régnier et Iancu.

Quand Régnier commençait son deuxième trou, Iancu m’appela dans le bureau.

- Regarde ce que j’ai trouvé ! Le butin du petit Vlad ! Je t’avais raconté qu’il était allé accompagner ceux qui ont cambriolé une installation d’exercice au tir. Je t’avais dit qu’ils auront du mal pour écouler la marchandise !

Ce que je vis me rappela les Journées de Joie, Donald le Canadien, et l’exercice au tir. Un assemblage de divers armes légères, dont des versions modernes du ’22 long rifle’, semblables à ceux dont j’avais l’occasion de me servir il n’y avait pas si longtemps.

- Tu m’as raconté, me rappela Iancu, que tu t’es servi de ces engins, aux Journées de Joie. Alors prends en un, ça pourra peut-être nous être utile ?

J’hésitai quelques instants avant de prendre en main un engin aussi dangereux. Après l’avoir finalement soulevé, j’actionnai l’ouverture, sur la crosse, en haut, à droite, par laquelle on charge les cartouches. C’était plein de munition.

Régnier avait déjà percé plusieurs trous, il commençait à se fatiguer. Je lui proposai de le relayer. A treize ans, il n’avait que deux ans de plus que moi, j’avais les huit dixièmes de sa taille, mais pour percer un de ces trous, je mis deux fois plus longtemps que lui. Je lui remis le vilebrequin pour le trou suivant.

Par les trous que Régnier avait déjà percés, je pouvais regarder dans le garage. Au bout d’un moment, je vis une fille qui vidait un récipient dans une des poubelles se trouvant contre le mur extérieur du garage. Elle resta ensuite tout près de notre porte vers le garage, visiblement attirée par le bruit du trépan de Régnier. Elle regarda ensuite vers la porte menant vers la cage d’escalier. Cette porte s’ouvrit et je vis apparaître Alexandru, le grand garçon que j’avais souvant assisté quand il volait les voyagers du tram.

Il regarda attentivement autour de lui, remarqua visiblement les efforts de Régnier pour ouvrir notre porte, et au moment où celui-ci allait finir le dernier de ses trous, il alla vers la petite porte menant vers l’extérieur. Elle était destinée aux piétons et pouvait s’ouvrir de l’intérieur avec un bec de canne, alors qu’il fallait une clé pour l’ouvrir de l’extérieur.

Alexandru ouvrit cette porte, et je vis entrer Martinescu, le chef de la bande qui était responsable de mon enlèvement et de celui de Régnier. Silviu, l’un des grands garçons de la bande, l’accompagnait. Alexandru parlait à Martinescu, le mit apparament au courant de ses observations. Je supposai que Martinescu n’avait pas voulu entrer par la cage d’escalier pour éviter qu’on ne l’aperçoive.

Entre temps, Régnier avait terminé son dernier trou. Iancu avait trouvé un long morceau de tuyau d’eau. Il en mit une extrémité dans un des trous que Régnier avait percé et, faisant levier, il arriva à sortir la serrure de son emplacement. Le bruit venant de la rue devait couvrir le craquement que cette opération produisit. Je continuais à observér et à informer Régnier et Iancu de ce que je voyais.

- Martinescu sort un révolver de sa poche… et maintenant, des menottes. Il semble pas content de ce que Alexandru lui dit, il l’engueule…

Je fus interrompu par Iancu qui me touchait le bras.

- Claude, tu dois agir. Va sortir, en ouvrant la porte le moins possible.

Disant cela, il me tendit le fusil, en m’implorant d’un regard désespéré. M’armer du fusil ne me plaisait pas du tout, mais il le fallait bien. Je pris l’arme, sortis en m’accroupissant. Il faisait plutôt sombre, dans ce garage. Une voiture était garée tout près de moi. La fille se tenait près da la roue avant de gauche. Je me couchai, aussi rapidement que possible, derrière la voiture, avec ma tête près de la roue arrière droite. Ainsi, je pouvais bien voir Martinescu et les deux qui l’accompagnaient, tout en restant caché.

- Allez, sortez de derrière de votre porte, nous ordonnait Martinescu, en visant la porte avec son revolver. Ce sont pas des mômes qui vont m’empêcher de toucher la rançon que Régnier doit me rapporter. Venez, ou je tire dans votre porte, un… deux…

Il n’en dit pas plus. Certes, il faisait sombre autour de moi, à moitié sous la voiture, mais Martinescu était en plein dans la lumière passant par la porte ouverte. Manœuvrer le cran de sécurité, s’assurer d’un appui solide, viser calmement, tirer… et Martinescu reçut un projectile dans la cuisse gauche. Il poussa un cri, mais ne tomba pas. Je tirai une seconde fois. Dans la fesse gauche. Il tomba, avec un soupir rauque, lâcha ce qu’il avait dans ses mains. Alexandru et Silviu restèrent comme pétrifiés. Je devais intervenir. En roumain.

- Alexandru, ramasse son revolver et jette le dans une des poubelles. Les menottes, vous les mettrez à Martinescu. Il se laissera faire, sachant que j’ai encore de la munition.

- C’est toi, Claudiu ? me répondit Alexandru, utilisant la forme roumaine de mon prénom. Il devait avoir reconnu ma voix. – Tu as réussi à neutraliser ce criminel, continua-t-il, bravo. Il voulait s’approprier tout le fruit de notre travail pénible et se sauver avec ! Je lui prends la carte de crédit et le papier qui nous donne accès à notre compte en banque. Et après, retour au pays ! Je vais informer les autres de ce qui est arrivé, qu’ils ne reviennent pas ici ! Nous avons un petit abri de secours. Et je ne savais pas que tu parles si bien le roumain, mais les copains m’ont dit : il se comporte souvent comme s’il nous comprenait. Finalement, un bonjour de la part de ma sœur Elisabeta, elle parle souvent de toi. Je vais lui dire ce que tu as fait pour nous !

Pendant Alexandru parlait, Régnier et Iancu étaient sortis de la porte forcée. Je restai encore allongé avec mon arme, prêt à tirer – on ne sait jamais… Sans le vouloir, je devais penser à Donald, ce fils de fabriquant d’armes canadien. Quand l’un avait une arme, avait-il dit, il peut être bon que l’autre en ait une aussi. Il avait un peu raison, finalement. Que la vie est donc compliquée !

La fille qui était venue tout à l’heure n’avait pas bougé. Je pouvais voir ses pieds, en regardant par-dessous la voiture. Elle était le seul témoin de mes coups de feu, et je tenais à ce qu’elle ne me vît pas. Car Martinescu pourrait raconter, par la suite, qu’il ne voulait que nous rendre une visite amicale, qu’il avait même l’intention de dire à Régnier que son enlèvement était une regrettable erreur, qu’il voulait le laissait partir – et que ce méchant Claude aurait titré sur lui, l’aurait gravement blessé. Dans ce cas, l’insupportable Menier m’aurait condamné à rester dans une maison de redressement où j’aurais dû végéter pendant de longues années.

Je restai donc sous la voiture et m’adressai à la fille :

- S’il te plaît, grande fille, va trouver quelqu’un qui pourra alerter la police. Qu’ils viennent avec une ambulance pour chercher le blessé. Tu peux leur raconter tout ce tu as vu ici.

- Ça sera fait. Je demanderai à ma mère de téléphoner, me répondit la fille. Elle disparut.

Alexandru et Silviu s’étaient occupés du révolver de Martinescu et avaient traîné celui-ci jusqu’à l’emplacement des ferrures en demi-cercle qui servent à garer les vélos. Ils l’y attachèrent à l’aide des menottes. Martinescu protesta et se défendit, mais les deux grands garçons arrivèrent facilement à le maîtriser. Alexandru me parla ensuite :

- Claudiu, pouvons nous entrer dans l’appartement, pour chercher les affaires qui nous appartiennent, et aux autres, ou pour les mettre dans la cachette que nous avons aménagé dans la cave ?

- Oui, mais faites vite, j’ai dit à la fille qu’elle appelle la police. Je dis cela en espérant que la police n’agira pas aussi vite qu’on le voit à la télévision.

Iancu entra maintenant aussi dans l’appartement pour chercher ses quelques affaires personnelles. J’informai Régnier de ma crainte d’être découvert comme celui qui a tiré sur Martinescu et des possibles conséquences.

- Tu sais, me répondit-il, mon père a d’excellents avocats. Mais quand même, je vais chercher une couverture pour envelopper le fusil qu’on amènera. S’il y a enquête, on devra dire qu’on se souvient plus.

Régnier avait trouvé un téléphone portable dans le bureau de Ionescu. Dès que nous étions sortis de l’immeuble, il appela chez lui, après m’avoir informé qu’un fils de bonne famille appelle, dans son cas, la famille et non pas la police.

- Ici Regnier Roccabo-Maltus. Grâce à l’action ingénieuse et courageuse de deux valeureux et aimables personnes, je suis libre. Je me trouve, avec mes chers libérateurs, devant le bureau de poste de la place Victor Hugo. Faites en sorte qu’on vienne nous chercher. (…) Vous allez prévenir ma mère ? J’attends. (…) Mère ! Le comportement héroïque de deux personnes, qui sont ici avec moi, m’a permis de retrouver la liberté. (…) tu viens nous chercher ? Nous t’attendons.

Au bout d’un certain temps, une splendide Rolls Royce s’arrêta devant nous. Le chauffeur descendit, ouvrit l’autre porte avec un geste de parfait serviteur. J’admirai le chapeau de la dame qui descendit. Elle alla vers Régnier, le prit dans ses bras, voulait savoir, comment il avait survécu d’aussi graves adversités. Puis elle demanda à son fils, où se trouvent ses sauveurs, dont il avait parlé. Régnier nous désigna. Sa mère cherchait visiblement à cacher sa déception : elle ne s’était pas attendu à des sauveurs âgés de onze ans. Régnier nous présenta à sa mère.

- Celui-là, c’est Iancu Gheorghiu, preux Chevalier de Transylvanie, qui élabora le plan permettant ma libération et qui joua un rôle décisif lors de son exécution. Et voici Claude Berger, mon camarade des Journées de Joie qui n’a pas hésité, arme à la main, de faire en sorte que ce plan aboutisse. J’estime, mère, que notre famille est infiniment redevable à ces deux personnes.

- Certes, mon fils, nous ferons tout ce qui nous est possible pour nous montrer digne d’un pareil bienfait !

Pendant que je m’étonnais du langage distingué de madame Roccabo-Maltus, Régnier s’adressa au chauffeur de la Rolls Royce et lui remit le fusil qui était encore enveloppé dans la couverture.

- Puis-je vous demander, cher Adalbert, de faire disparaître discrètement cette arme. Elle a servi lors de ma libération, et ce, je tiens à le préciser, dans un cas de pure autodéfense. Cependant, la présence de cette arme risque de susciter certaines questions qui nous obligeraient d’entrer en relation avec des personnes de bas niveau.

Etonnant, comme les gens chics s’expriment. J’ignorais que Régnier maîtrisait ce langage. Mais le meilleur restait venir, avec cette question de madame Roccabo-Maltus :

- Et vous, cher Claude, le séjour aux Journées de Joie vous a-t-il plu ? Est-ce que votre famille est aussi convaincue de l’excellente qualité de cette institution ?

Elle m’avait coupé le souffle. Etre vouvoyé à l’âge de onze ans ! Heureusement Régnier vint à ma rescousse.

- Mère, malheureusement Claude n’a pas de famille. Il était dans un orphelinat, et du fait de son comportement exceptionnel, la fondation Chauvin – elle prône le rapprochement social – l’a placé dans les Journées de Joie. Mais vous savez, mère, Claude est pour moi un personnage nettement plus estimable, plus aimable, même plus fréquentable que tous les autres qui ont séjourné là, avec moi.

Les paroles de Régnier n’avaient apparemment pas fait que sa mère éprouve de la sympathie pour moi, car elle répondit :

- Tes conditions de vie étaient malheureusement telles que tu ne pouvais être en contact avec des personnes de notre rang. Tu vas vite oublié ce désagrément et ces individus de bas niveau et de réadapter à notre milieu.

- Mais mère…

La mère ne voulait pas savoir ce que son fils avait à lui dire. Elle prit place dans la voiture, Régnier se mit à côté d’elle, continuant à lui parler. Iancu et moi, nous prîmes place sur les deux sièges au fond. Le chauffeur ferma les portes, monta aussi.

Le voyage se termina devant un immense portail en fer forgé. Le chauffeur fit fonctionner la télécommande, le portail s’ouvrit. Je vis un parc bien entretenu. A droite du portail, un grand bâtiment d’allure simple, les logements de la domesticité, comme j’appris par la suite. Au centre du parc, une villa dans le plus pur style du nouveau riche, agrémenté de plusieurs petites tourelles. La voiture s’arrêta devant la villa, le chauffeur ouvrit les portes, nous descendîmes.

Dans le vestibule on nous demanda, Iancu et moi, d’attendre. Régnier et sa mère allaient avertir la sœur de Régnier et son frère de notre arrivée. Au bout d’un bon moment ils arrivèrent. Madame Roccabo-Maltus avait dû les informer au préalable de notre bas niveau social – et Régnier avait dû protester.

La petite Rebecca nous fut présenté en premier lieu. Timidement, elle nous dit : Merci pour ce que vous avez fait pour mon frère. Elle donna la main à chacun de nous, nous fit une parfaite révérence, telle qu’on la faisait à la cour du roi, dans le temps. Sa mère lui adressa un regard désapprobateur. Elle ne s’était pas attendue à tel comportement envers des garçons ayant séjourné dans un établissement pour enfants difficiles.

Ensuite, c’était le tour de Frédérique, le grand frère de Régnier.

- J’admire ton intelligence et ton courage, sois mon ami ! dit-il à Iancu. Et à moi, il dit :

- J’admire ta sagesse et ta ténacité, sois aussi mon ami !

Apparemment furieuse, madame Roccabo-Maltus sortit de la pièce, manifestant son désaccord par le bruit qu’elle faisait avec ses chaussures à hauts talons. J’en déduisis que ce qu’avait dit Frédérique était bien plus que des paroles creuses qu’on se dit entre gens du monde.

Ensuite, c’était le tour de Martin Barre, le secrétaire de monsieur Roccabo-Maltus, d’entrer en action. Après nous avoir salué bien amicalement, il nous dit :

- Lors de l’enlèvement de Régnier, la police en a été informée. Maintenant, nous devons déclarer qu’il est revenu, mais bien trop fatigué, ainsi que ses sauveteurs, pour pouvoir être interrogé. J’ai déjà appris qu’une arme à feu a été utilisée lors de la libération de Régnier. Si on dit cela à la police, il faut s’attendre à des interrogatoires fastidieux et inutiles. Réfléchissez à ce qu’il faut dire à la police et faites moi savoir votre décision. Je vos attends dans mon bureau.

Régnier réfléchit longuement, puis il nous dit, comment il analysait la situation :

- La fille, seul témoin de l’affaire, a vu comme nous avons forcé la porte, qu’ensuite Claude est sorti, qu’il s’est caché derrière la voiture. Après, elle a entendu les coups de feu. Nous ne pouvons pas raconter autre chose.

Iancu ne faisait que sourire, en entendant ces mots. Sa formation cleptologique lui permettait de faire des merveilles en matière de contournement de la vérité. Comme toujours, son idée était d’une géniale simplicité.

- Nous n’avons qu’à affirmer, proposa-t-il, que j’avais trouvé une clé qui nous a permis d’ouvrir la porte vers le garage. Nous serions parti, par la suite, en fermant la porte avec notre clé, pour éviter qu’un voleur penètre dans le logement. C’est tout. Ce qui est arrivé après, nous l’ignorons, et nous nous étonnons de ce qu’on nous raconte à ce sujet.

Nous félicitâmes Iancu de son idée, et allâmes voir Martin Barre pour lui communiquer notre version de la libération de Régnier. Il téléphona à la police pour la transmettre. On considérait, en haut lieu, qu’il n’y avait plus rien d’urgent à faire, du moment où Régnier était libre.

Ensuite, Martin Barre nous conduisit, Iancu et moi, à la cuisine, où on nous servit à manger. Quand nous avions fini, Frédérique arriva et nous demanda d’excuser le fait qu’on nous avait traité comme « domesticité subalterne » en nous faisant manger à la cuisine. Il nous amena ensuite pour nous montrer où nous allions habiter.

- Vous allez habiter à la maison de la domesticité, le grand immeuble à l’entrée de notre domaine. La moitié de ce bâtiment est vide, car mon père, pour bien montrer sa fortune, l’a construit bien plus grand que nécessaire. De plus, si, à la suite d’un désastre financier, il faut congédier des domestiques, il faut leur donner une prime de départ. Au contraire, un bâtiment, on peut le vendre en pareil cas. D’où l’idée d’une maison d’une capacité excédentaire.

Ce que Frédérique nous présenta, c’était un véritable appartement. Une chambre, avec salle de bain, pour chacun, en plus d’une salle de séjour avec table et fauteuils, et un petit poste de radio. Nous allions prendre nos repas dans cette salle, car il y avait, dans le bâtiment, une cuisine pour la domesticité, avec une cuisinière qui, cependant, avait ses journées libres. Mais elle cuisinait toujours à l’avance, nous n’avions plus qu’à réchauffer.

Un tel luxe avait laissé Iancu sans paroles. Moi aussi, j’avais la tête qui tournait, j’arrivai juste à poser une question à Frédérique :

- Mais ton père, il doit gagner énormément d’argent ?

- Certes, mais puisque vous a vécu, d’après ce que Régnier m’a dit, dans un milieu de voleurs, et avez dû même participer à leurs activités, sachez que notre famille pratique des activités tout aussi malhonnêtes. Seulement, elle les pratique à une échelle beaucoup plus grande. Par exemple : Si mon père vend un gros paquet d’actions d’un certain type, les autres qui possèdent de ces actions, vont penser qu’il sait que ces actions vont perdre en valeur, et vont vendre les leurs aussi. Mon père connaît d’ailleurs un journaliste qui – contre rémunération discrète – va publier une rumeur correspondante dans son journal. Après, quand du fait de la vente massive, l’action a perdu beaucoup de sa valeur, mon père achète un gros paquet et gagne ainsi assez pour financer notre luxe pendant quelques mois. Bien, en réalité la chose est un peu plus compliquée, et il y a encore d’autres façons de gagner de l’argent d’une manière immorale, néanmoins parfaitement légale. Mais, puisque nous parlons argent, Régnier a parlé à Mère d’argent de poche pour vous. Elle est d’accord sur le principe, mais elle veut que Père fixe le montant. Demain il rentre de son voyage, mon frère et moi, nous allons le travailler de façon profitable, pour vous.

- Iancu appréciera, répondis-je à Frédérique. Il aimerait bien envoyer un peu d’argent à sa famille, en Roumanie.

- Excellente idée ! affirma Frédérique. Pour une campagne de publicité pour la firme de mon père. Important don d’argent de la part du généreux Roccabo-Maltus pour les pauvres, mais méritants parents du courageux sauveurs de son fils… Iancu, un chèque pour ta famille, tu l’auras en plus de ton argent de poche.

Frédérique nous présenta ensuite aux domestiques et nous fit faire le tour du parc. Le soir, on nous servit un excellent dîner avec un copieux dessert. Après, nous restâmes dans notre salle de séjour en évoquant les faits de la journée. Nous étions bien fatigués de tous ces événements. Au moment où je voulais souhaiter bonne nuit à Iancu, il se mit tout d’un coup à parler roumain.

- Claudiu, ce qui m’est arrivé aujourd’hui, jamais je n’aurais osé d’en rêver. Sans toi… Bonne nuit.

Il se leva et alla dans sa chambre. Je ne devais apparemment pas voir qu’il était proche de larmes.

 

Personne ne nous réveilla, le lendemain matin, mais du fait de l’environnement inhabituel, nous étions débout assez tôt, bien que nous étions encore en vacances. Je suis allé me promener, Iancu écrivait une longue lettre à ses parents. A l’heure du dîner, Régnier vint nous voir avec le journal du soir. « Mystérieux coups de feu et arrestation d’un criminel », tel était le titre de l’article qu’il nous montra. Je lis :

« Hier matin, la police a réussi à arrêter un dangereux criminel, qu’elle recherchait depuis longtemps. Il s’agit d’Andrei Botezariu, alias Martinescu, alias Chevalier, alias Charpentier. Il est accusé – entre autres – de la participation à des attaques de transports d’argent, à un enlèvement de mineur avec demande de rançon, et de nombreuses escroqueries. Il a été trouvé à la suite d’un appel téléphonique émanant d’un immeuble d’habitation, dans le garage duquel il gisait, ligoté et légèrement blesse par une arme à feu de petit calibre. D’après l’unique témoin, une fille de treize ans, il était entré dans le garage en compagnon de deux jeunes, et il avait visé, avec son revolver, une porte. Derrière cette porte se trouvaient des gens qui venaient tout juste de la forcer. Tout laisse supposer qu’ils avaient été enfermés. La relative obscurité, régnant dans ce garage, ne permit pas au témoin de voir exactement ce qui s’était passé ensuite. Elle croyait avoir aperçu une petite personne, armé d’un fusil, sortir de la porte. Se cachant sous une voiture, cette personne tira deux fois sur l’homme armé d’un revolver, lequel tomba. Elle donna ensuite, dans une langue étrangère, des ordres aux des jeunes accompagnateurs du criminel. Ils le ligotèrent et l’immobilisèrent, puis ils disparurent. D’après sa voix, la personne ayant tiré était une femme. Elle pria finalement, dans un français parfait, la fille qui était témoin, d’appeler la police. Celle-ci, après avoir investi les lieux, trouva, dans l’appartement derrière la porte forcée, une seule personne : un certain Florin Lopesco qui y était enfermé dans une pièce. C’était le locataire de cet appartement. Il est encore interrogé à l’heure où nous mettons sous presse. »

Je respirai. Plusieurs fois. Soulagé.

- S’ils cherchent une femme, ils vont pas s’apercevoir de si tôt que c’était moi qui avais tiré. Je’ai donc rien à craindre de la part des hommes de main de Martinescu. La fille qui a témoigné, elle a dit ça pour me protéger, ou elle m’a vraiment pris pour une femme ?

- Quoi qu’il en soit, intervint Régnier, ils la cherchent, cette femme. Là, continue à lire.

« Cette femme qui a permis, par son intervention inattendue, l’arrestation de Andrei Botezariu, pose un énigme à la police. Personne ne semble l’avoir vue, ni dans l’immeuble, ni dans le voisinage. »

- Et de nous, m’étonnai-je, de ta libération, il en est pas question ?

- Si, page suivante. Voici, lis !

« Il nous a été signalé, lisais-je, que la police a réussi à libérer le jeune Regnier Roccabo-Maltus, kidnappé – avec demande de rançon – par Andrei Botezariu, alias Martinescu, alias Chevalier, alias Charpentier, l’arrestation duquel a été mentionnée page précédente. La libération du jeune garçon, nous signale-t-on, n’aurait guère été possible sans l’aide courageuse, efficace et déterminante de deux de ses compagnons d’infortune. Il s’agit de deux garçons de onze ans, qui par leur intervention rapide, bien conçue et intelligente ont grandement facilité le travail de la police. Pour protéger ces héroïques enfants des membres de la bande de kidnappeurs se trouvant encore en liberté, leurs noms ne seront pas mentionnés, et leurs méthodes – admirablement géniales et relevant d’une étonnante maturité – ne seront pas dévoilées. »

- Ils ont réussi à dire du bien de nous sans dire du mal de la police, commentai-je. Et cette collection de qualificatifs !

 

Monsieur Roccabo-Maltus était revenu, dans la matinée, de son voyage. Dans l’après-midi, son secrétaire, Martin Barre, nous fit venir dans la salle d’attente précédant le bureau de son patron. Impressionnante, cette salle d’attente. Au moins dix personnes, assis dans d’élégants fauteuils de cuir, pouvaient attendre là pour être appelé à l’audience solennelle. Martin Barre attira notre attention sur le fait que nous devions être fiers d’être reçus personnellement par monsieur Roccabo-Maltus.

- Monsieur Roccabo-Maltus est très occupé. Néanmoins, il vous recevra brièvement. En ce moment, il est retenu par une importante communication téléphonique. Aussitôt qu’il l’aura terminée, il vous fera venir. En attendant, connaissez-vous l’homme sur cette photo ? Il nous montra une photo d’identité.

- Il nous est connu, répondis-je, sous le nom de Martinescu, mais il paraît que son vrai nom est Andrei Botezariu.

- Exact. Il y a quelques mois, il était entré en relation d’affaires avec nous. Son comportement, cependant, n’était pas franc, je dirai même malhonnête, si bien que monsieur Roccabo-Maltus mit fin à l’affaire. Comme Andrei Botezariu avait l’air de considérer cela comme un affront, il a dû se rendre compte de l’adresse et des relations avec le monde de la finance de monsieur Roccabo-Maltus. La perte financiére qu’il a dû subir de ce fait, il voulait certainement la compenser par l’enlèvement de Régnier et la demande de rançon. Mais gace à votre intervention…

Une sonnette se fit entendre, Martin Barre nous conduisit dans le bureau de son patron. Ce bureau me parût encore bien plus impressionnant que la salle d’attente. Je dirai même que je n’ai jamais encore eu une pareille impression de solennité, sauf en entrant dans une cathédrale.

Monsieur Roccabo-Maltus était assis derrière un immense bureau. Il se leva, contourna ce bureau et donna la main à chacun de nous. Il nous remercia de ce que nous avions fait pour son fils, prononça quelques paroles élogieuses quant à notre courage, notre adresse, notre détermination. Quand il nomma le montant de notre argent de poche, je sus que Régnier et Frédérique avaient bien préparé le terrain. Après avoir informé Iancu qu’il avait ordonné qu’une somme d’argent (montant non spécifié) allait être envoyé à ses parents, il dit encore que son avocat allait s’occuper de son permis de séjour. Il aurait aussi fait demander aux services de jeunesse de nous laisser habiter dans son domaine. Puis il nous congédia, avec ses « remerciements réitérés ».

Le soir, Régnier nous demanda, comment l’audience solennelle c’était passée. Nous lui racontâmes que son père nous avait à chacun donné la main, après s’être levé et contourné son bureau.

- Levé et contourné son bureau ? s’étonna-t-il. Il ne fait ça d’habitude seulement que pour des gens qui pèsent au moins vingt millions !

- Au moins vingt millions ! Iancu et moi s’écrièrent en même temps. Il nous fallait un bon moment avant de comprendre ce que cela signifiait. Nous communiquâmes à Régnier ensuite le montant de notre argent de poche en le félicitant du travail accompli et en le priant de transmettre nos remerciements à son frère.

Je suppose que c’étaient aussi Régnier et Frédérique qui avaient parlé à leurs parents de nos vêtements, peu convenables à notre entourage. En effet, je portais toujours le pantalon à poches immenses des « assistants ». Régnier nous présenta la « dame de compagnie » qui nous emmena faire des emplettes. Elle n’était pas enchantée de cette tâche, si bien qu’elle ne nous laissait guère le temps de choisir. Néanmoins, Iancu se montrait absolument enchanté de ce qu’il avait eu. Très fier, il me montra ses richesses qu’il avait répandues partout dans sa chambre. Quant à moi, la dame de compagnie m’avait fait prendre des chemises dont je trouvais le col trop raide, une culotte courte dont les ourlets aux jambes me grattaient dans le creux des genoux, et des chaussures qui me frottaient désagréablement les gros orteils. Et je m’en voulais surtout d’avoir oublié de demander des lacets blancs, pour mettre en ordre les basquettes que je portais toujours le plus souvent.

 

Régnier venait souvent nous voir, les jours suivants. Il nous parlait, entre autres, des méthodes qui avaient conduit à l’enrichissement de sa famille.

- Figurez-vous que quelqu’un à une idée d’une nouveauté – une imprimante légère, une cage d’oiseau facile à fabriquer, une lampe qu’on allume en claquant simplement des doigts – mais n’a pas l’argent pour fabriquer. Mon père se rend comte de la rentabilité de la affaire et investit, c'est-à-dire lui prête de l’argent. En contrepartie, il reçoit une partie du bénéfice, obtenu lors de la vente de l’objet. Au bout de quelques années, ça lui a rapporté deux fois ce qu’il a investi. En réinvestissant cette somme, il aura, au bout de quelques années, quatre fois la somme de départ, puis huit fois plus, et si ça s’étend sur plusieurs générations, comme chez nous, une multiplication par 16, 32, 64, 128, 256, est parfaitement possible.

- Et toi, commentai-je, tu as l’intention d’augmenter la richesse de la famille de la même façon ?

- Je voudrais devenir médecin, et Frédérique s’intéresse au métier d’architecte. Si jamais on aboutissait, notre sœur Rebbeca devra se marier avec quelqu’un issu d’une famille de riches et de fiers de l’être. Vaut mieux pas.

- Si les riches, demanda Iancu, encaissent, comme tu le dis, une partie de plus en plus importante de l’argent disponible, il en restera de moins en moins pour les autres ?

- Exact, concéda Régnier, bien que l’inflation corrige un peu. Mais néanmoins, la différence entre riches et pauvres va toujours augmenter. Ce n’est pas juste, mais personne n’a encore trouvé mieux. Sauf : Tout casser, pour que personne n’ait plus rien, et le jeu de monopoly puisse alors recommencer.

 

Les vacances d’été allaient se terminer dans deux semaines. J’avais demandé que Iancu puisse fréquenter la même école que moi. Certainement pas la noble école privée de Régnier et Frédérique, mais Martin Barre nous a inscrit pour la sixième du collège de notre quartier.

Iancu parlait certainement bien français – et même parfois avec volubilité – mais son orthographe était encore assez faible. Martin Barre avait trouvé un étudiant qui donna à Iancu des leçons particulières.

Le jour de la rentrée, chacun devait se présenter, puisque ceux qui se connaissaient déjà n’étaient pas nombreux, dans notre classe. C’est Iancu qui fournit la présentation la plus brillante. Il disait qu’il était originaire du fin fond de la Transylvanie et qu’un de ses arrière-grand-pères avait été un vampire. Pour autant, il n’avait jamais encore éprouvé l’envie de mordre quelqu’un dans le cou pour sucer son sang. Ça pourrait néanmoins lui arriver, si quelqu’un se montrait très méchant avec lui. La morsure provoquerait, dit-il encore, chez la victime, un agrandissement du nez et des oreilles ainsi que la chute des cheveux. Avec ce discours, Iancu obtint le respect des garçons et l’admiration des filles. Il ne mentionna jamais, à l’école, sa formation cleptologique et ses activités correspondantes.

Nous allions toujours ensemble à l’école. Chemin faisant, Iancu tenait toujours à me parler en roumain. Pour que je ne l’oublie pas, disait-il.

Un dimanche, nous rendîmes, après avoir pris rendez-vous, visite à nos anciens camarades de l’Escale du Destin. Régnier me conseilla d’offrir un bouquet de fleurs à Constance, le jardinier du domaine allait le préparer pour moi. Je pensai qu’il serait plus convénable d’acheter des fleurs avec mon argent de poche, ce que je fis.

Le directeur de l’Escale du Destin avait parlé aux enfants de l’établissement de notre « héroïque comportement » - ils nous ont rapporté cela – et les avait exhorté à nous imiter. Tous nous regardaient avec une grande curiosité, de ce fait. Quand je remettais mon bouquet de fleurs à Constance, elle rougissait légèrement. Voyant cela, un des grands garçons dit :

- On voit que ça déteint rapidement, les bonnes manières des gens chics !

Iancu parlait surtout à Petru et à Vasile, les camarades qui avaient habité avec nous dans notre chambre. En roumain, bien entendu, mais comme ils parlaient très vite, je n’ai pas compris grand’chose.

 

Quelques jours après cette visite, Frédérique me dit que certains camarades de sa classe avaient des téléviseurs bien plus modernes que le sien. Il aurait informé son père de ce fait. Pourquoi il m’avait dit cela, je ne le compris que le lundi suivant, quand un employé de la maison demanda à Iancu où il devait le mettre, le « vieux » tétéviseur de Frédérique. En fait, il nétait pas vieux du tout, cet appareil à écran plat et à décodeur de satelitte. Quand Iancu me dit, quels jours lus tard, que Régnier lui avait parlé des ordinateurs très modernes de certains de ses camarades de classe, je savais ce qui allait arriver.

Les devoirs pour l’école, nous les faisions toujours ensemble. J’aidais Iancu pour le français, et il m’aidait pour les mathématiques. Ce encore, quand le majordome nous avait dit que l’instrument de musique japonais, qui se trouvait dans la salle de musique du bâtiment principal, risquait de donner à tout visiteur une certaine impression de pauvreté. Il nous demanda, si nous le voulions. Iancu en était enchante. Chaque minute libre, il la passait à pianoter sur l’engin, en écoutant cependant toujours sa musique avec des écouteurs, sauf quand je lui demandais de me laisser entendre.

Ce qu’il me fit entendre alors, c’était des mélodies de son pays. Il y en avait des bien tristes, mais aussi des parfaitement joyeuses. Toutes avaient cependant une sorte de tonalité commune. Elle me plaisait tellement, sa musique, que j’en parlais à Régnier. Il voulut écouter aussi. Résultat : Iancu eut droit à des leçons de musique. Cela ne l’empêcha pas de s’occuper fréquemment de l’ordinateur et d’étudier longuement le livre que nous avions reçu avec. Il n’en parla pas beaucoup. Mais néanmoins, j’espérais qu’il me donnerait un cours d’informatique dans un prochain avenir.

 

Pour la police, l’histoire de la libération de Régnier de ses kidnappeurs semblait contenir encore un point obscur : la femme, dont l’unique témoin aurait parlé, et qui aurait tiré sur cet Andrei Botezariu, alias Martinescu. Par respect à la famille Roccabo-Maltus, on ne nous convoqua pas, mais nous envoya quelqu’un qui devait nous interroger, Iancu et moi. Régnier, issu d’une famille respectable et souffrant encore des suites de sa détention, ne devait pas être interrogé.

Celui qu’on nous avait envoyé, c’était un homme encore assez jeune, fraîchement sorti de l’école de police. Il se présenta comme Lucien Lafond et nous avoua que c’était la première fois qu’il avait à interroger des témoins. Au moyen d’un dictaphone, il nous fit entendre, ce qu’avait dit la fille qui était venue dans le garage.

« J’ai vu une personne de petite taille – guère plus grande que mon petit frère, qui a dix ans – sortir de la porte qui avait été forcé. Je crois que c’était un garçon. Il avait un petit fusil à la main. Il s’allongeait derrière une voiture qui stationnait là, tout prés de la porte fracturée. Quand l’homme portant le révolver menaçait de tirer sur la porte, le garçon a fait feu deux fois. L’homme au revolver est tombé. Celui qui avait tiré a ensuite parlé, dans une langue étrangère, avec les deux jeunes qui avaient accompagné celui qui était blessé. Il a dit un nom ressemblant à Alexandre. Je ne sais pas qu’il a dit ensuite, mais à la fin il a dit un nom semblable à Elisabeth.

Monsieur Lafont arrêta le dictaphone et me transperça de son regard inquisitorial.

- Cette Elisabeth, est-ce elle la femme qui habitait avec vous dans cet appartement et qui a tiré sur Andrei Botezariu, alias Martinescu ?

Cela nous faisait rire.

- Non, répondis-je. Elisabeta est la petite sœur d’Alexandru. Elle a neuf ans. Ça doit être Alexandru qui est venu accompagner Andrei Botezariu, alias Martinescu, et il a dû parler de sa sœur à la dame qui a tiré.

Bien inutilement, Iancu ajouta :

- Elisabeta, elle avait un peu le béguin pour Claude.

Lucien Lafond se trouva visiblement déçu par ces réponses. Il continua néanmoins son interrogatoire.

- Je vous demande d’écouter le reste du témoignage de la fille. Peut-être vous y trouverez un élément qui nous approchera de la vérité.

Lafond remit son dictaphone en marche. Dans ce qui suit, « I » désigne les paroles de l’interrogateur « T » celles du témoin.

T : Le garçon qui avait tiré, a dû donner ensuite des instructions, toujours en langue étrangère, aux deux grands qui étaient venus avec l’homme. Ils lui ont mis les menottes, et l’ont attaché là on gare les vélos. Ensuite, le garçon m’a demandé, en bon français, de faire appeler la police.

I : Mais ce n’est pas croyable ! Un enfant qui aurait parfaitement parlé le roumain – c’était la langue étrangère – et français, qui aurait su manier une arme à feu, et qui aurait eu de surcroît, assez d’autorité pour que les grands garçons lui obéissent ?

T : Je vous raconte les choses telles qu’elles me sont apparues !

I : Mais je ne peux pas mettre ça dans mon rapport ! Un petit garçon qui aurait… Je suppose que tu parles d’un garçon puisque tu as entendu une voix claire ? Il ne serait pas beaucoup plus vraisemblable qu’il s’était agi d’une femme ?

T : Une petite femme mince, parlant avec une voix enrouée ? Oui, si vous voulez absolument mettre ça dans votre rapport.

- Ça s’appelle faire pression sur un témoin ! affirma Iancu, à qui on n’avait pourtant rien demandé.

Pas du tout impressionné par cette remarque, Lafond continua à faire fonctionner son dictaphone.

I : As-tu remarqué autre chose de particulier sur cette personne ?

T : Oui. A un moment où elle s’était reculée un peu, j’ai vu qu’elle avait un lacet blanc dans une de ses chaussures blanches, et un noir dans l’autre.

Je sentais comme le regard de Lafond glissait lentement le long de mes jambes pour s’arrêter sur mes chaussures. Le moment après, il me regardait décontenancé, avec une expression d’incrédulité.

- J’avoue, balbutiais-je. J’avoue tout.

Sans écouter ce que j’avais dit, Lafond me demanda :

- Tu parles donc le roumain ?

- On peut en apprendre un peu. Voyez Iancu. Il est à peine deux ans en France, et il utilise des expressions comme « faire pression sur un témoin ».

- C’est différent. Il vivait en France, donc dans un environnement lui facilitant l’apprentissage de la langue.

- Et moi ? J’ai séjourné pendant une année dans une chambre où il y avait, en dehors de moi, que trois roumains. J’ai essayé de leur apprendre le français, et comme ils étaient très gentils, en échange ils m’ont appris un peu de roumain. Ne serait-ce que leur collection de gros mots – pour un garçon de mon âge, à ne pas rater – très imressionant et instructif !

- Claude aime se vautrer dans des terminologies grivoises, remarqua Iancu. Où Iancu a-t-il bien pu apprendre ces mots ? A la télévision ? Pas du tout impressionné par ce vocabulaire distingué, Lucien Lafond continua à me poser des questions.

- Et tes amis romains t’ont aussi appris de te servir d’une arme à feu ?

- Non. C’était aux Journées de Joie, séjour de vacances pour gosses de riches. J’y étais cet été grâce à la fondation Chauvin. Elle est pour le rapprochement social, la fondation. J’y étais logé avec Regnier Roccabo-Maltus – vous connaissez l’histoire – et avec Donald Chevalier, du Canada, fils d’un fabricant d’armes. Ce Donald disait toujours que nous, les Européens, avions pas assez d’armes, que nous savions pas nous servir d’armes. Alors, il m’a fait travailler. J’aimais pas tellement, bien que j’avais de bons résultats, au stand de tir. Maintenant, je pense qu’il avait pas tout à fait tort, Donald. La vie est compliquée, vous savez.

- J’ai l’impression qu’il t’arrive les choses les plus étranges. Mais comment tu expliques qu’il t’a obéi si facilement, cet Alexandru ? Il doit avoir quatre ans de plus que toi ?

- Cinq. Moi onze, lui seize. Et obéir, c’est pas tellement ça. On était de bons copains. Je l’ai souvent accompagné. Lui volait, et il me donnait à garder les choses qu’il avait prises, pour qu’on les trouve pas sur lui. Une fois, il se serait presque fait attraper, mais je suis arrivé à le sauver. A partir de là, j’étais son copain. Et comme les autres, il en avait marre, de voler les gens. C’est que Andrei Botezariu, alias Martinescu, le grand chef, il les obligeait à voler, puis il leur prenait ce qu’ils avaient péniblement récolté. Il les menaçait de s’en prendre à leurs familles, s’ils obéissaient pas. Alexandru devait être plus qu’heureux de voir son grand chef par terre, prêt à être livré à la police. Il l’a d’ailleurs attaché au support de vélos sans que je le lui dise.

- Mais pourquoi tu as dit « j’avoue » quand il était question de tes lacets ? Faire feu sur quelqu’un qui menace de tirer avec son revolver, ce n’est pas répréhensible !

- Peut-être. Mais si, par la suite, devant le tribunal, Andrei Botezariu, alias Martinescu déclare qu’il voulait seulement rendre une visite amicale a Regnier Roccabo-Maltus, lui dire que son enlèvement était une erreur, qu’il était libre. Mais ce méchant Claude, il avait fait feu sur lui, l’avait gravement blessé…

- Mais le témoin l’avait vu avec le révolver à la main, l’a entendu menacer de tirer ! Si Claude a tiré, c’était pour protéger la vie d’autrui !

- Pression sur témoin, objecta Iancu. Le revolver, la menace, ça peut avoir été « suggéré » au témoin avant l’interrogatoire. L’enregistrement du témoignage montrera au tribunal que le témoin est assez facilement influençable.

Le policier réfléchit un moment. Puis :

- On m’a dit, à l’école de police, que des témoins pensent parfois plus loin que celui qui les interroge. Je ne pensais cependant pas que cela me serait confirmé par des enfants de onze ans. Maintenant, il est peu probable qu’un avocat de Andrei Botezariu, alias Martinescu, procédera comme Claude le dit. Mais faut aussi penser aux complices du personnage qui sont éventuellement encore en liberté et qui risquent de s’en prendre à Claude, si ils savent que c’est lui qui a tiré. Alors, on ne va rien changer : La version officielle sera toujours que Iancu a trouvé la clé de la porte vers le garage, vous vous êtes sauvé et vous ne savez rien de ce qui s’est passé par la suite. Par ailleurs, on va considérer Claude comme témoin à protéger. Je vais donc demander aux autorités compétentes de maintenir la version officielle, selon laquelle c’est une mystérieuse femme qui a tiré. Version beaucoup plus crédible, d’ailleurs, que celle d’un enfant exercé au tir et parlant le roumain aussi bien que le français. Ne parlez pas, pour autant, trop autour de vous, de ce que vous avez fait.

Nous remercions l’aimable policier qui prétendait, sincèrement, que c’était à la police de nous remercier d’avoir aidé à l’arrestation d’un criminel recherché depuis longtemps. Il nous donna ensuite la main en affirmant que cela avait été un plaisir des s’entretenir avec des garçons aussi courageux, intelligents, aimables, raisonnables, gentils, actifs, dévoués – et j’en oublie – que nous.

 

Une semaine après ces événements, Régnier nous montra un article de journal, selon lequel le riche financier et noble philanthrope Roccabo-Maltus avait envoyé un généreux don, sous forme d’une forte somme d’argent, à la méritante famille du courageux sauveteur de son fils. Régnier nous expliqua que son père avait chargé une agence, en Roumanie, de remettre solennellement ce don à la famille de Iancu.

Quelques jours plus tard, Iancu reçut une lettre de ses parents. Une grande enveloppe, d’où il sortit un journal roumain, dans lequel se trouvait un long article, commentant le « noble geste » de monsieur Roccabo-Maltus. Il y avait aussi, dans cette lettre, une photo que Iancu regardait intensément. Il me la montra, et j’y vis deux filles, une petite et une plus grande, devant un couple d’adultes.

- Ce sont mes parents, me dit-il, et mes sœurs, Nicoleta, la petite et Tatiana, la grande. Et regarde les robes qu’elles portent ! Mon père a dû les acheter avec l’argent reçu !

Je vis de très jolies robes brodées, quelque chose de traditionnel, certainement.

- C’est sublime, répondis-je. Chez nous, les filles ne portent pas d’aussi belles robes.

- Tu sais, peu avant que je quittais ma famille, Tatiana m’avait parlé d’une telle robe. Beaucoup top cher, pour nous, évidemment. Mais après, elle m’a dit qu’elle avait rêvé d’une princesse qui portait une telle robe. Et maintenant, c’est elle, la princesse ! Oh, Claude…

Il prit ma main, la serra très fort. C’était la première fois qu’il faisait cela, le contact corporel amical n’était absolument pas son genre. Puis, une larme tomba sur le journal. Il l’essuya aussitôt, puis me serra encore une fois la main, très fort !

 

Nous nous habitions peu à peu à notre vie agréable, presque luxurieuse. L’école ne me posait pas de problème et à Iancu non plus, bien qu’il travaillait aussi ses leçons de musique et qu’il trouvait néanmoins le temps de se servir de l’ordinateur de Régnier et d’étudier dans le livre qu’il avait reçu avec. En octobre, il reçut une lettre lui apprenant que ses parents avaient trouvé du travail. On embauche volontiers les parents d’un garçon célèbre, lui écrivait son père.

Au printemps, je fêtais mon douzième anniversaire, et celui de Iancu arriva quelque temps plus tard. A cette occasion, Frédérique nous déclara qu’il avait fait une opération financière très profitable, bien que moralement douteuse. Son père l’en avait félicité et lui avait même permis d’utiliser à sa guise une partie du bénéfice. Il proposa des vacances d’été en Roumanie, mais seulement pour Iancu et moi, car pour Régnier, qui aurait bien voulu venir aussi, ses parents craignaient toujours un enlèvement. De plus, sa mère estimait qu’on ne pouvait pas envoyer un fils de bonne famille dans un pays aussi arriéré.

Iancu se réjouit énormément de la perspective de revoir son pays et ses parents. Il m’expliqua, ce que j’allais voir et me parla des personnes que j’allais rencontrer. En plus, il me conseilla de rafraîchir mes connaissances linguistiques. Je devais non seulement améliorer mon vocabulaire mais aussi apprendre, comment on écrit le roumain. Car après mon retour, je devrais écrire à ceux dont j’aurais fait la connaissance.

Nous dûmes d’abord nous procurer des livres scolaires, pour moi une grammaire de la langue roumaine, et pour Iancu, qui avait manqué deux ans d’école roumaine, de quoi lui permettant de rattraper ce qu’il n’avait pas appris.

Nous essayâmes d’abord de nous procurer les livres à une librairie de la ville. Ce que nous y trouvions, ce n’était rien d’autre que des questions stupides, auxquelles Iancu répondit que je serais un Français de Roumanie et lui un Roumain de France.

Nous reçûmes finalement nos livres à la suite d’une commande par Internet. Je retrouvai alors ce que j’avais déjà vu dans le dictionnaire que madame Pascal m’avait donné à l’Escale du Destin : de accents roumains qui naviguent, comme des petits bateaux, au-dessus de certains voyelles. Les livres me rappelaient aussi que les Roumains mettent des cédilles non seulement sous les c, mais aussi sous les s et sous les t.

 

Nous partîmes le premier jour des vacances. Le voyage se déroula sans incident, l’agence avait tout prévu. La dernière partie, de Brasov jusqu’au village de Iancu, se passa en autocar.

Nous étions étonné que tout un comité de réception nous attende. Près de vingt personnes, avec, en tête, le maire du village. L’agence l’avait informé de l’heure de notre arrivée. Tout d’abord, les parents et les sœurs de Iancu nous saluèrent. Iancu avait droit à des embrassades, sa mère pleurait de joie. Moi, j’étais également accueilli avec joie, et examiné avec la curiosité qu’on doit à quelqu’un venu d’aussi loin.

Ensuite, l’allocution de monsieur le maire, dans lequel il insista sur le comportement héroïque de l’enfant méritant du village qui, contrairement à certains autres, ne cherchait pas à s’enrichir en volant autrui mais qui, avec courage et détermination, n’a cherché qu’à faire le bien et qui, de ce fait, avait été largement récompensé. Moi aussi, je reçus ma part de ce chant de louanges : …qui a accepté d’être l’ami de ce garçon étranger, qui lui a appris sa langue tout en apprenant la sienne, et qui l’a toujours aidé et soutenu, même dans les conditions les plus difficiles.

Le maire ayant parlé assez lentement, j’avais presque tout compris. Ensuite, c’était le tour de Iancu. Il remercia, avec quelques mots, les habitants du village du merveilleux accueil. Il chercherait à être digne de l’honneur qu’on lui avait fait. Ensuite, il se tourna vers moi :

- A ton tour ! Quelques mots !

Mais jamais encore j’avais dit la plus petite phrase devant tant de monde ! Surtout pas en roumain ! Alors je répétais plus ou moins ce que Iancu avait dit :

- Nous ne nous attendions pas à un accueil aussi grandiose. Nous sommes aussi surpris par l’amabilité avec laquelle nous sommes reçu. Je vous dis merci à vous tous !

Aussitôt que j’avais terminé, Nicoleta, la petite sœur de Iancu, se mit à applaudir frénétiquement – et tous les autres suivirent. Le maire s’approcha ensuite de moi, et me dit (en français !) qu’il rencontrait quelque fois des français adultes qui parlent un peu de roumain, mais il s’étonnait que cela puisse être le cas d’un garçon de douze ans, et en plus si bien ! Qui m’avait appris cela, voulait-il savoir.

- Iancu m’appris le romain. C’était, en quelque sorte, un échange d’informations. Je lui apprenais le français, lui m’apprenait le roumain.

Le soir, c’était le dîner chez les Ghorghiu. A cette occasion, le père de Iancu me racontait qu’une agence avait reçu, de la part de notre bienfaiteur – Frédérique, en l’occurrence – une forte somme d’argent avec la mission de rendre notre séjour agréable. Entre autres, par un généreux don à la communauté du village. D’où la grandiose réception par le maire. De plus, monsieur Gheoghiu nous apprit que l’agence avait loué une chambre pour nous. Elle n’aurait pas le niveau de confort dont nous aurions l’habitude en France, mais il n’y aurait pas mieux dans le village.

En fait, la chambre était bien aménagée et surtout parfaitement propre. Cuvette et broc, pour se laver, mais des couvre-lits superbement brodés. Par contre, les toilettes se résumaient à un édifice en planches, dans la cour. Au sujet douche, Iancu me dit :

- Il y a une rivière là bas, presque aussi bien que la douche. C’est là que j’ai appris à nager, il y a quatre ans. Et autre chose : raconte pas que nous avons, en France, chacun une chambre avec cabinet de toilette et douche. On te le croira pas, ici, les gens penseront que tu exagères pour paraître mieux situé que tu l’es.

Les jours suivants, Iancu me faisait faire le tour de son village et des environs. Souvent, Nicoleta, sa petite sœur de dix ans, nous accompagnait. Elle ne cessait pas de raconter les choses les plus diverses et inventa, pour moi, des sobriquets toujours drôles, difficilement prononçables et intraduisibles. Tatiana, sa grande sœur, se comportait par contre toujours comme une dame.

Au quatrième jour de notre séjour, Alexandru nous rendit visite. Bien qu’il habitait plusieurs villages plus loin, la nouvelle de notre venue était parvenue jusqu'à lui. Il venait avec le vélo qu’il avait pu s’acheter, dit-il, avec son « salaire ». Il me transmit le bonjour de sa sœur Elisabeta et nous informa que le petit Vlad – celui qui passait entre les barreaux devant les fenêtres – habitait dans un autre village des environs. Il nous raconta aussi que leur chef, Ionescu, avait été bien contant d’être débarrassé de Martinescu et qu’il avait, après avoir réussi à ramener tout le monde en Roumanie, donné à chacun sa part du « gain ».

Nous nous décidâmes de rendre visite à Vlad, puisque un voisin, devant faire une livraison quelques villages plus loin, nous proposa de nous amener avec sa voiture (tractée par des chevaux). L’aimable voisin nous déposa à l’entrée du village de Vlad puis continua sa route. Demandant notre chemin à des passants, nous arrivâmes rapidement là où Vlad habitait. Nous le vîmes devant la maison, jouant avec des copains. Lorsqu’il nous aperçut, il se mit à courir vers nous. Avec toutes ses forces, il donna l’accolade à Iancu qui, ne s’y attendant pas, se serait presque fait renverser. Ensuite, s’était mon tour.

- Claudiu, je suis si content de te revoir. Quand Ionescu m’a fait voler ces petits fusils, il m’a dit que ça serait difficile à vendre. Je croyais que je les avais volés pour rien. Mais, Ionescu m’a dit que Iancu t’avait donné un des fusils et que tu as tiré ce gros cochon de Martinescu dans les fesses ! Je devrai le garder pour moi, ce qu’il m’a raconté, pour que tu n’aies pas de problème. Tu penses bien, je raconté ça à personne, sauf à mes parents. Venez, vous deux, voir ma mère. Elle est à la maison.

Nouvelle accolade, assez forte, quand Vlad nous présenta à sa mère.

- Il paraît que le petit a bien travaillé, nous dit-elle. Ionescu a remis sa part du bénéfice à son père – il est à son travail en ce moment – et son père a fait un beau cadeau à Vlad.

- Montre leur ! l’interrompit ce dernier.

La mère sortit une clé de sa poche, ouvrit un placard. A l’intérieur, elle ouvrit un casier avec une seconde clé et nous présenta fièrement – une montre bracelet.

- Mais tu la mets pas ? demandai-je à Vlad, m’étonnant de ce que j’avais vu. Certes, à neuf ans, je n’avais pas encore eu de montre. Ce n’est que récemment que nous avions pu, Iancu et moi, nous en acheter chacun une, avec notre généreux argent de poche. Je ne comprenais néanmoins pas, pourquoi Vlad traitait le sienne comme une sainte relique. Il m’expliqua, sur le ton qu’on utilise pour parler à un gosse stupide :

- Tu n’y es pas ! Les grands me la prendront dès que je sortirai avec ! Je la sors seulement de son placard, une fois par jour, pour la remonter.

Pauvre gamin ! Mais je comprenais qu’il était heureux à sa façon.

Nous avions encore une heure pour nous entretenir du pas si bon temps passé en France. Ensuite, nous dûmes partir attendre notre moyen de locomotion au carrefour, à la sortie du village.

Nous n’étions pas encore postés là pendant dix minutes quand arrivèrent trois jeunes, âgés apparemment de 16 à 18 ans.

- Alors, les gamins, paraît que vous vous êtes bien enrichis à l’étranger ? Vous devriez partager un peu vos richesses avec les pauvres gars du village. Les belles montres que vous portez à vos bras…

Iancu interrompit celui qui avait parlé en adoptant un ton véhément, presque agressif, que je ne lui connaissais absolument pas :

- Vous n’avez pas mieux à faire que d’essayer de gagner votre vie de cette façon ? De montrer que votre bonheur dépend de ce que vous arriver à faucher à des plus petits que vous ? Je sais bien, j’ai commencé aussi en prenant ce que appartient à autrui. Ça marche pas bien. J’ai trouvé le bonheur finalement en faisant ce qui est utile aux autres. J’ai été bien récompensé. D’accord, c’est plus difficile que de voler des gamins. Il faut se donner de peine, réfléchir à ce qu’on doit faire. Vous croyez pas que vous en êtes capable ? Mais si, allons, un petit effort ! Vous n’allez pas montrer à mon ami français, Claude, ici présent, que vous êtes capable de rien d’autre que voler des gosses ? Il était dans le pétrin aussi, mais il s’en est sorti en aidant à l’arrestation d’un criminel. Ça lui a donné les moyens de m’accompagner pour visiter notre beau pays. Il a même appris notre langue, pour ça. Et ici, il tombe sur ces énergumènes comme vous !

Je savais que j’avais à dire mon mot aussi. Pas avec la verve dont Iancu avait été capable, mais je devais.

- Iancu a parfaitement raison. Vous pouvez mieux faire, et je sais que vous en êtes capables. J’ai pensé aussi que je n’y arriverai pas, mais avec un gros effort… On se sent tellement mieux, après.

Je ne sais pas, si c’est à cause de nos discours ou à cause d’une vielle dame qui était sortie de l’une des dernières maisons du village et qui criait quelque chose dans notre direction, mais les trois jeunes abandonnèrent leur intention.

- Venez, on s’en va, dit le plus âgé. Le plus jeune ne dit qu’un seul mot. D’après la façon qu’il le prononçait, je devinais que ce devait être un gros mot. Je ne le connaissais pas, mais Iancu m’expliqua sa signification par la suite. En rougissant légèrement.

Les derniers événements, dans le village de Vlad, m’amenèrent à poser une question à Iancu.

- Des jeunes gens qui se prennent aux gosses dans l’intention de leur voler les montres, ça n’existe pas dans ton village ?

- Probablement aussi. Mais ce « généreux don à la communauté du village », ça a dû servir aussi pour que le maire fasse en sorte pour que nous n’ayons pas d’ennuis. Tu l’as probablement pas remarqué, mais quand nous nous promenions dans le village, il y avait souvent quelqu’un qui nous suivait, pour nous « protéger ». J’ai pas voulu te le dire, pour que tu aies une bonne impression de mon village – mais maintenant, tu le sais.

 

Au bout d’un séjour de dix jours chez les Gheorghiu, nous partîmes pour un court voyage en Transylvanie. L’agence avait tout préparé. Iancu voulait me faire croire que nous y rencontrerons des vampires. J’ai pu admirer de beaux paysages et d’impressionnantes montagnes, mais je n’ai pas vu un seul vampire. Il es vrai que le jour, ils ne se promènent pas dans la nature, mais restent dans leurs cercueils. Et la nuit, l’éclairage des rues – si il existe – est – là où nous étions – tellement faible qu’on ne peut pas les voir, les longues canines effilées par lesquelles les vampires se distinguent. Même quand ils ouvrent la bouche, on ne doit pas pouvoir les distinguer, la nuit.

Après la Transylvanie, l’agence nous offrit un séjour de quelques jours au bord de la Mer Noire. Une dame, très discrète, nous accompagnait. Nous étions logés dans un hôtel chic qui nous fournissait le transat et même la serviette de bain. D’ailleurs, la Mer Noire n’est pas si noire que cela, mais bleue ou verdâtre, suivant le temps, comme la mer se présente chez nous.

Finalement, retour à la famille de Iancu. Tatiana, la grande sœur de Iancu, et deux de ses amies nous chantèrent une chanson pour notre départ. Une chanson toute lente et très triste. Mais ensuite une seconde chanson, plus gaie, où il était question de joie et d’espoir. Nous étions, néanmoins, tout tristes au moment de partir. Nous avons promis de revenir.

 

Maintenant, nous sommes de retour dans la propriété des Roccabo-Maltus, dans notre appartement de la maison de la domesticité. Iancu a encore une de ses idées.

- Je sais pas, si c’est pareil pour toi, mais à moi, ça me paraît tout à fait extraordinaire, ce que nous avons vécu ensemble. A tel point, que je ne veux pas garder ça pour moi. Tu as souvent pris des notes, sur ce que nous est arrivé. Si nous mettons ça sur l’Internet – même si personne lit notre histoire, nous l’aurons a moins donnée à lire. Qu’en penses-tu ?

- Je suis de ton avis. Mais sais-tu, où on peut publier une histoire pareille ? Tu t’y connais, dans l’Internet.

Iancu me montra, sur son ordinateur, « e-stories », Webmaster Jörg Schwab.

- Là, tu peux publier gratuitement ton histoire !

- Mais c’est en allemand ! protestai-je après avoir essayé de lire.

- Tu sais, il y a d’excellentes machines de traduction sur l’Internet. Et de toute façon, une fois que tu as bien appris une première langue étrangère, la deuxième, elle est beaucoup plus facile. Je te montrai !

De plus en plus, j’avais l’impression que je devrai faire des efforts, beaucoup d’efforts, pour suivre Iancu. Et pour cette publication sur Internet, j’avais des scrupules.

- Mais je suppose, ce qu’on trouve sur « e-stories », ça doit être de la littérature exigeante ? Je ne sais pas, si je serai capable…

- A douze ans, tu seras peut-être pas encore un écrivain parfait. Mais mon professeur de français, il a dû remarquer certaines particularités dans mon comportement et dans ma prononciation. M’a soumis à son interrogatoire. Je lui ai tout raconté, et aussi de notre désir de publier. Il m’a dit que notre histoire l’intéressait et qu’il voulait bien corriger ce que tu écris et modifier des tournures trop enfantines. Comme titre, je propose « L’enlèvement du jeune Regnier Roccabo-Maltus ».

- Je comprends. J’ai été bien enlevé aussi, mais Régnier, c’était le gros morceau. Mais grâce à ton idée du robinet, nous avons retrouvé la liberté.

- Et moi, j’ai trouvé une vie dont je n’aurais jamais osé rêver ! Tu écriras tout cela – tu veux bien ?

- Oui, avec plaisir. Si tu m’expliques comment me servir de ton ordinateur.

Au bout de plusieurs semaines, tout était enfin écrit et corrigé. Iancu m’expliqua, comment expédier. Quelques clics à faire – c’était assez simple.

- Maintenant tu copies ton texte et tu le colles là. Et pour finir, tu cliques sur « Absenden ». Ça veut dire « envoyer ».

Fin

 

 

 

Mon père était couvreur. On sait qu’il est dangereux, le travail sur les toits. Le jour de l’accident de mon père, j’avais quatre ans. Je n’avais alors plus que ma mère. Elle était souvent malade, mais s’occupait toujours bien de moi. Quand j’avais dix ans, sa maladie empirait. Elle devait se faire hospitaliser. On était fin septembre. Gertrude, une amie de ma mère, devait s’occuper de moi. Cela ne lui plaisait pas beaucoup. Chez elle, je vivais moins bien que chez ma mère.

 

 J’habitais maintenant dans une autre partie de la ville, fréquentais une autre école, trouvais quand même facilement d’autres copains. Cependant, je ne me méfiais pas assez des nouveaux copains, j’étais même fier du fait qu’il y avait des plus grands que moi parmi eux, et qui étaient bien gentils avec moi. Donc, un jour, quand ils me demandèrent de faire le guet pour qu’il puissent jouer un tour à un ami, j’acceptai sans me douter de quoi que ce soit.

 

 La première partie de l’action se passa comme prévue. Mais quand ils voulurent revendre les objets volés, ils se sont fait attraper. Ils furent questionnés si adroitement qu’ils me mentionnèrent comme guetteur. Je fus donc interrogé aussi. D’abord par un très peu sympathique monsieur Menier, qui commença par me questionner sur mes conditions de vie. Je devais lui dire que je n’avais plus que ma mère, qui était à l’hôpital, et que je logeais chez une de ses amies. Cela devait lui paraître suspect, car quand je lui dis que j’avais fait le guet sans savoir que c’était pour un vol, il refusait de me croire.

 

 - Je ne veux plus entendre tes mensonges, dit-il. Tu ne dois plus habiter chez une dame qui n’est pas autorisée à s’occuper d’enfants en danger de devenir criminels. Tu peux y retourner le temps que je trouve pour toi un lieu de séjour adéquat. Tu as de la chance. Les trois autres garçons de ta bande, étant plus âgés, doivent faire face à d’autres désagréments !

 

  Gertrude, la dame chez qui j’habitais, accueillit la nouvelle sans trop s’émouvoir. Elle semblait plutôt contente de mon départ.

 

 Au bout de quelques jours, je devais me rendre à un autre service s’occupant d’enfants difficiles. Annette Pascal, lisais-je sur la porte de son bureau. La dame me reçut avec un sourire agréable – je ne m’y attendais pas.

 

 - Je me suis renseigné sur toi auprès des écoles que tu as fréquentées. Ce qu’on m’a dit, ne correspond absolument pas avec l’image de ‘membre d’une bande de jeunes malfrats’ qu’on m’a donné de toi.

 

 Je lui racontai comment j’avais participé à un vol sans me douter de quoi que ce soit. La dame m’écouta attentivement.

 

 - Je te crois, me répondit-elle. Mais j’ai de consignes très strictes. Tu ne dois pas retourner là où tu habitais. Un séjour surveillé, dans une institution,  est inévitable. Mais je te crois capable d’un rôle positif. Voilà ce que je te propose. Dans une de nos institutions, « L’Escale du Destin » elle s’appelle, nous avons trois enfants roumains, de ton âge ou un peu plus. Ils faisaient partie d’une bande de voleurs, dirigée par des adultes. Ont été appréhendés. Le reste de la bande, introuvable. Les trois ne se plaisent pas, là ou ils sont, ne parlent guère français. Les deux professeurs de l’institution n’ont pas le temps de s’occuper d’eux, puisque chacun a une classe le matin et une autre l’après-midi. Alors, ce qu’il faut leur trouver, c’est un garçon plutôt adroit qui habiterait dans la chambre des trois roumains et qui les aiderait à apprendre le français. Serais tu prêt à jouer ce rôle ?

 

 Je réfléchis. De toute façon, j’étais condamné de passer un certain temps dans cette institution. Autant faire en sorte de ne pas trop m’ennuyer. Et être ensemble avec des enfants venant d’un pays dont je ne savais même pas très bien où il se trouve, ce serait peut-être une aventure intéressante. Mais j’étais prudent, avec mon engagement.

 

 - Si vous me croyez capable – je veux bien essayer. Mais pour communiquer avec eux – il me faudra au moins un dictionnaire.

 

 - Tu as raison. Je vois que tu penses à ce que tu dois faire. A la grande librairie, en face, on doit trouver un dictionnaire pour le roumain. Viens avec moi !

 

 Madame Pascal m’acheta un dictionnaire et un petit manuel à l’intention des touristes se rendant en Roumanie. Ensuite, elle m’accompagna pour que je cherche mes affaires chez Gertrude et m’amena à mon futur lieu de séjour. Je vis une grande maison où habitaient les garçons et une plus petite pour les filles. A côté, la maison des surveillants. Tout autour et entre les bâtiments, de hautes clôtures ou des murs. Madame Pascal me confia à un jeune moniteur qui m’amena vers la chambre des trois Roumains.

 

 - Le plus jeune des trois, m’expliqua-t-il, s’appelle Iancu. Il a dix ans, comme toi – il est seulement de quelques mois plus jeune. Les deux autres ont douze ans, leurs noms sont Petru et Vasili.

 

 Le moniteur m’amena à la chambre des trois et me présenta.

 

 - Voici Claude Berger, il habitera avec vous et vous aidera à parler français. Il a un dictionnaire – montre leur, Claude – vous lui demanderez, si vous voulez savoir un mot. Tâchez de bien vous entendre – je vous laisse maintenant.

 

 J’ignore s’ils avaient compris. Mais j’avais regardé, dans le dictionnaire, le mot pour ‘dictionnaire’, ainsi que celui pour ‘demander’. Je leur dis le premier mot en désignant le dictionnaire et le second en dirigeant mon index sur ma poitrine. La réponse, ce fut un mélange de voix disant des choses pour moi incompréhensibles, mais néanmoins d’apparence aimables. Puis, je désignais celui qui me paraissait le plus jeune et dis « Iancu ». Celui-ci semblait se réjouir du fait que je connaisais son nom. Je disai ensuite les noms des eux autres et j’appris que Vasili était celui des trois à la chevelure noire, qui avait les cheveux les plus foncés. Plus foncés que noir.

 

 La chambre contenait deux lits à étage. Petru désigna la couche supérieure de l’un et dit « patul tau ». Je répétai, et, mon index sur ma poitrine, je dis « mon lit ». Je montrai ensuite un autre lit et interrogeai les trois par le regard. Vasile me dit alors « patul meu », ce que je répétai, en montrant mon lit. Puis je disais « ton lit » en montrant celui qu’il avait désigné. Et ainsi de suite avec armoire, chaise, chaussure… et beaucoup d’autres choses, les jours suivants. Bien entendu, je leur faisais toujours répéter ce que je leur disais.

 

 Iancu, le plus jeune, apprenait le français beaucoup plus rapidement que moi le roumain. Sa prononciation était d’ailleurs correcte, tandis que celle des deux autres me rappelait une avalanche de pierres lourdes. Petru n’apprenait qu’avec peine. J’avais même l’impression que j’apprenais le roumain plus vite que lui. Mais ce n’était peut-être qu’une impression.

 

 Je faisais partie des cinq enfants habitant à l’Escale du Destin qui étaient autorisés de sortir pour aller à l’école. Il m’était également permis de rendre visite à ma mère, à l’hôpital. Les autres n’avaient jamais le droit de sortir, on faisait même bien attention que aucun d’eux se trouvait dans le voisinage, quand on nous ouvrait la grande porte.

 

 Parmi ceux qui allaient à l’école à l’extérieur, il y avait Constance. Elle était dans ma classe, nous allions toujours ensemble à l’école. Elle me racontait qu’elle était orpheline et qu’on l’avait placé dans l’Escale du Destin, pour que – d’après ce que lui on aurait dit – « les autres puissent voir comment se comporte une fille bien élevée. » Je lui parlai de mon cas similaire et de mes trois camarades roumains que je devais aider à apprendre le français – tout en apprenant un peu de roumain. Je lui dis quelques mots dans cette langue et elle prétendit d’admirer mon savoir.

 

 Ainsi se passaient les semaines et les mois. Je m’entendais de mieux en mieux avec ceux dont je partageais la chambre et même avec les autres enfants de l’institution. Iancu fredonnait souvent des mélodies roumaines que je trouvais assez tristes. Quelquefois, Petru et Vasile chantaient avec lui. J’étais sûr qu’ils auront du succès en interprétant une de leurs chansons à l’occasion de la fête de Noël pour laquelle tout le monde devait imaginer des contributions. Ils répétaient, et je trouvais cela bien harmonieux. Après avoir feuilleté longuement le dictionnaire, nous établirons même une version française du texte. Iancu l’apprit par cœur.

 

 Lors de la fête de Noël, dans la grande salle de l’Escale du Destin, nous vîmes d’abord une pièce assez drôle, présentée par quatre filles. Ensuite, deux garçons exécutèrent des prestidigitations assez étonnantes. J’avais l’impression qu’ils savaient bien faire sortir, par magie, des objets de la poche des gens. Ensuite, c’était le tour des trois Roumains, avec leur chanson lente et triste. Tous écoutaient en silence. A la fin, Constance fut la première à applaudir. Les autres la rejoignirent. Après, Iancu récita le texte de la chanson dans un français presque parfait. Nouveaux applaudissements.

 

 Le lendemain, je vis, pour la première fois, que des enfants de l’institution parlaient avec les trois Roumains. Non pas en proférant de gros mots, mais avec une amabilité tout a fait étonnante ! A propos de gros mots : j’ai transféré tout mon savoir, en la matière, à ces trois Roumains. Car j’estime que les gros mots font partie de la culture générale. Ils les apprenaient aussi avidement que moi les mots correspondants de leur langue. Et ce n’était pas toujours facile, car certains gros mots ne sont pas dans le dictionnaire !

 

 Iancu était le premier de mes camarades roumains à me raconter, comment il avait rejoint la bande des enfants voleurs.

 

 - Mon père avait perdu son travail. Il nous avait quittés pour trouver un emploi à Brasov. Nous – ma mère, mes deux sœurs et moi – l’avons attendu longtemps. Nous n’avions presque plus rien à manger, si des voisins charitables ne nous avaient pas aidé, nous aurions dû souffrir. Je pensais qu’avec un de moins, ma famille s’en tirerait mieux. Dans la ville voisine, m’avait on dit, il y avait une œuvre étrangère qui servait des repas aux enfants vivant seuls. Je décidai de m’y rendre. Je dis au revoir à ma mère et aux sœurs – beaucoup de larmes – et partis, avec Valeriu, un garçon plus âgé. Nous nous adaptions assez rapidement aux conditions de vie assez particulières dans cette ville. Les repas étaient suffisants. Nous cherchions à valoriser ce que nous trouvions à la décharge. Sur un chantier abandonné, il y avait de ces énormes tuyaux de béton. On pouvait dormir là dedans assez commodément.

 

 - Aussi l’hiver ? L’interrompis-je.

 

 - Certainement pas. J’ai donc cherché mieux. J’appris qu’on organisait un concours de dextérité. Tu peux t’imaginer, ce que c’était. Tirer quelque chose de la poche de quelqu’un, sans qu’il s’en doute. J’étais le plus jeune de ceux qui ont été pris. Pendant trois semaines, on nous donnait ensuite une formation – je pense, en français on dirait de « cleptologie »  - on m’a dit que ce mot venait du grec klephtis, le voleur, cleptologie signifie donc science du vol.

 

 - Qu’est-ce que vous y avez appris ? demandai-je plein de curiosité.

 

 - Par exemple… A l’arrêt du tram. Une fille, un plan de ville à la main, demande à une femme « comment aller mairie ? » Pendant que la femme explique, un complice de la fille coupe les poignées du sac de la dame, tandis que un troisième passe en la heurtant légèrement – tout en s’excusant – pour qu’elle ne s’aperçoive pas qu’on l’allège de son sac.

 

 Iancu me donna encore d’autres exemples de sa formation. Puis il me dit :

 

 - A la fin de notre apprentissage, on nous annonça qu’on allait nous expédier en France. Les gens y seraient si riches qu ils supportaient bien qu’on leur vole quelques petites choses. C’est faux, évidemment, et j’ai souvent eu honte, quand je devais voler. Voilà, maintenant tu sais tout.

 

 Vasile connaissait bientôt assez de français pour qu’il puisse me raconter, comment il était devenu enfant voleur.

 

 - Mon histoire est très courte. Le type, avec lequel ma mère s’était remariée, il m’aimait pas. Et c’était réciproque. Il connaissait quelqu’un qui employait des enfants. Il m’a pris, après un petit test. J’ai bien voulu aller avec lui, parce que mon beau-père…

 

 Petru aussi n’avait que très peu à me raconter.

 

 - J’étais dans une institution pour mauvais enfants. Bien pire qu’ici, bien pire. Me suis sauvé, ai fait le test avec Iancu. J’avais déjà quelque connaissance en la matière, alors on m’a pris. Et maintenant, je suis ici.

 

 Vasile était le premier à me parler de ses journées d’enfant voleur.

 

 Voler des gros bonshommes, je voulais bien. Car leur  gros ventre montre qu’ils ont tout plein à manger. Ils sont donc riches. Mais notre chef, Iliescu, ça lui était égal, que nous volions des pauvres ou des riches. Un jour, il nous a fait attendre en face d’une banque. Il y est rentrer, pour voir qui retire de l’agent, et combien. Après une vieille dame, marchant avec une canne, il est sorti, et nous a fait signe de la suivre. Elle est entrée dans un immeuble, nous après elle. Lui avons pris son sac. Elle a crié. Nous nous sommes sauvés. Avec, probablement, un mois de la rente de la dame. J’ai encore honte, quand j’y pense.

 

 

 

 C’était début mai, peu de temps après mon onzième anniversaire, que le directeur de l’Escale du Destin me fit venir dans son bureau. L’un des deux instituteurs, qui s’y trouvait, répondit bien aimablement à mon salut.

 

 - Dans une de mes classes, j’ai le jeune Iancu Gheorghiu. Jusqu’ici, toujours tranquillement assis. Je croyais qu’il ne comprenait pas un mot. Quand je voulais expliquer la différence entre les avions à hélice et à réaction, j’ai demandé, d’abord, si quelqu’un de la classe en savait déjà quelque chose. Iancu était le seul à lever la main, et, dans un français passable, il a explique la chose si bien, que je n’avais que peu à ajouter. A ma question, de qui il savait cela, il ma répondu que Claude Berger avait pris un livre sur l’aviation à la bibliothèque de son école et qu’il avait lu avec lui. Et quand j’ai voulu savoir qui lui avait appris le français, il m’a dit : aussi Claude Berger. Est-ce exact ?

 

 - Oui, pourquoi pas ? répondis-je.

 

 - Dans ces quelques mois ? Tu es écolier aussi ! Sans aucune formation pédagogique !

 

 Là, le directeur avait son mot à dire :

 

 - Voyez-vous, mon cher Jobert, les facultés d’une personne ne dépendent pas d’un nombre de diplômes, mais de sa volonté, de son intelligence, de sa détermination. Raconte, Claude, comment tu t’es pris !

 

 - Eh bien, d’abord avec ‘ton lit’, ‘mon lit’, ta chaise’, et ainsi de suite. Ensuite, des phrases courtes, comme ‘je me gratte la tête’, ‘je me mouche le nez’, ‘je me lave les mains’. Ensuite : ‘tu te grattes la tête’, ‘il se gratte la tête’, ‘nous nous grattons nos têtes’ aussi ‘il te gratte ta tête’ et ainsi de suite. Aussi avec des images dans des livres.

 

 - Tu pouvais leur montrer, comment tu te grattes et comment tu te mouches, dit l’instituteur tout en se grattant la tête, mais comment Iancu a appris des choses comme ‘la poussée des gaz de combustion’ ?

 

 - Nous avions un dictionnaire. Et dans le livre, les choses étaient bien expliquées, souvent avec des images. De plus j’avais aussi appris quelques mots de roumain. Comme le nom l’indique, c’est une langue romaine. Beaucoup de mots, surtout en technique, médecine, art, sont semblables aux mots français. Je suis ainsi arrivé assez vite à comprendre approximativement ce que les trois se racontent entre eux. Du moins, quand ils ne parlent pas trop vite. D’ailleurs, ils ont aussi appris le français en parlant avec d’autres enfants, dans la cour, et ça se c’est pas limité à des échanges de gros mots !

 

 - Et toi, s’étonna le directeur, tu as appris du roumain ? Dis quelque chose en roumain !

 

 - Vreau sa-i scriu o scrisoare mamei mele, dis-je après un moment des réflexion.

 

 - Et ça veut dire, me demanda le directeur ‘je me gratte la tête ?

 

 - Non, cette phrase doit se traduire par Im zgâri capul, ou ‚Eu scratch capul meu’, je sais pas au juste, ils me l’ont pourtant dit. Ce que je viens de dire, signfie : Je voudrai écrire un lettre à ma mère.

 

 - Un des trois t’a dit ça ? me demanda l’instituteur. Et qu’as-tu fait ?

 

 - Iancu me l’a demandé. Avec l’argent que ma mère m’avait donné, j’ai acheté un timbre pour l’étranger et une enveloppe. Après, j’ai mis la lettre à la boîte.

 

 - Ne sais-tu pas qu’il est interdit d’acheminer toute lettre non contrôlé par nos services ?

 

 L’instituteur semblait furieux. Le directeur, au contraire, était parfaitement détendu.

 

 - Et de cette tâche, mon cher collègue, vous vous seriez chargé, du fait de vos amples connaissances linguistiques ?

 

 Pour désamorcer la tension qui allait s’établir entre les deux hommes, j’intervins :

 

 - Iancu m’a donné sa lettre à lire. M’a expliqué tout ce que je trouverais pas directement dans le dictionnaire, comme ce que ça donne quand on décline on mot…

 

 - Et il s’est plaint de ce qu’il doit subir ici, de la nourriture, des lits, du personnel, demanda le directeur.

 

 - Non, au contraire. Son copain Petru, il était dans une institution pour enfants difficiles en Roumanie. Il dit que ce serait presque le Paradis, ici. Sauf qu’il s’ennuyait, tant que je n’y étais pas. Mais ce qu’il a exagéré, Iancu, c’est ce qu’il a dit de moi. Je serais un garçon si gentil, toujours prêt à aider, et parlais déjà si bien le roumain…

 

 - Il a certainement raison, m’interrompit le directeur. Tu as mérité mieux qu’une maison de redressement. Je vais faire le nécessaire pour que tu passes tes vacances d’été dans un meilleur environnement. Sache encore que j’étais bien content de pouvoir m’entretenir avec un garçon bien différent des voyous avec lesquels on a généralement affaire ici. Tu peux disposer.

 

 Par la suite, je rendis compte de cette conversation à mes camarades roumains, et j’en parlais aussi à Constance, sur le chemin à l’école.

 

 A ma mère aussi, je voulais parler du séjour de vacances qui m’était proposé. Quand je lui rendis visite à l’hôpital, elle allait très mal. J’ignore, si elle comprenait tout ce que je lui dis. Deux semaines plus tard, on m’apprit qu’elle était décédée.

 

 Mes trois amis roumains essayèrent de me consoler. Ils voulaient absolument m’accompagner à l’enterrement. Je le dis à la secrétaire du directeur. Celui-ci me reçut.

 

 - Je crains qu’ils se sauveront, me dit il.

 

 - Ils m’ont dit, qu’en aucun cas ils augmenteront ma peine par une fuite. De plus, profiter d’un enterrement pour ses sauver, ce serait un péché, pire qu’un meurtre.

 

 - Bien, tu dois avoir une bonne influence sur eux. Dis leur qu’ils sont autorisés à t’accompagner.

 

 Le comportement de mes trois camarades roumains, lors de l’enterrement,  était exemplaire. Constance était venue aussi, ainsi que des voisins de notre ancien appartement.

 

 

 

 Peu avant la fin de l’année scolaire, je fus convoqué au service de jeunesse. Le peu sympathique monsieur Menier me reçut.

 

 - Le séjour à l’Escale du Destin a l’air de t’avoir fait du bien. Cela prouve qu’une maison de redressement peut avoir un effet positif sur un garçon qui s’est déjà trouvé bien près de l’état de délinquant. Le directeur de l’établissement m’a dit du bien de toi, j’espère que c’est vrai, ce qu’il m’a dit. Il m’a demandé de t’accepter pour le nouveau programme de « rapprochement social » crée par le grand bâtisseur Chauvin. Ce Chauvin a fait construire des maisons à peine habitables, et ensuite, il a vendu si cher ces baraques bancales qu’il est devenu très riche. Il a peut-être eu mauvaise conscience ensuite, et a crée, pour soulager cette conscience, son programme de rapprochement social. Il estime que les riches ne doivent pas rester toujours dans leur coin et les pauvres dans un autre coin, mais qu’il doit y avoir des contacts entre les deux groupes – de même entre ceux qui sont pieux comme des agneaux et ceux qui ne respectent pas toujours la loi. Tu as déjà bénéficié un peu de ce programme, puisque ma collègue, madame Pascal, t’a traité un peu comme « socialement privilégié ». Est-ce qu’elle t’en a parlé ?

 

 - Pas du programme. Mais elle m’a dit qu’elle s’est renseignée sur moi, à mon école, et qu’elle pensait que j’étais capable d’appendre un peu de français à ces trois roumains.

 

 - Et tu y as réussi, d’après ce que le directeur de l’Escale du Destin estime.

 

 - Seulement, parce que ce sont des garçons intelligents, qui se donnent de la peine et qui comprennent vite !

 

 - Ça a l’air de coller, ce qu’on m’a dit de toi : intelligent et modeste. J’espère que je vais pas le regretter, si je te laisse aller aux Journées de Joie. Ça, c’est le nom d’un camp d’été pour enfants de riches. Deux piscines, aire de jeux, équitation, stand de tir, etc. Ton séjour ne sera pas payé par l’administration, mais par ce magnanime monsieur Chauvin. Cela vaut pour toi et pour une fille de l’Escale du Destin, une certaine Constance Colin.

 

 - Et mes amis roumains ? J’aimerais rester avec eux. Ils ne peuvent pas venir avec ?

 

 - Ces enfants voleurs ? Tu vas arriver à te séparer d’eux ! Je t’offre une occasion unique de sortir de ton milieu de malfrats, et tu me parles de tes roumains. Ils seront d’ailleurs récompensés de leur bonne conduite par un séjour de vacances spécial. Mais toi, tu vas vivre pendant un mois une vie de luxe en compagnie d’irréprochables garçons de ton âge !

 

 Bien entendu, ce n’était pas exactement le type de séjour de vacances que je souhaitais, mais je remerciai quand même monsieur Menier avec un sourire que je voulais aimable. Il me dit encore :

 

 - Va voir maintenant madame Pascal. Elle te donnera vêtements et chaussures – aussi payés par Chauvin. Avec ça, tu auras l’air aussi noble que les autres aux Journées de Joie.

 

 Quittant le bureau de monsieur Menier et entrant dans la salle d’attente, j’y vis Constance. J’allai vers elle.

 

 - Etais-tu chez cet insupportable Menier ? me demanda-t-elle.

 

 - Il s’est amélioré quelque peu. Tu dois le voir aussi ?

 

 - Oui. Et qu’est-ce qu’il t’a raconté ?

 

 - Ce qu’il va te dire aussi. Comme moi, tu dois passer les vacances dans les « Journées de Joie », un camp pour enfants riches. Deux piscines, aire de jeux, équitation, stand de tir…

 

 - Nous deux, toi et moi ! Chouette ! Mais stand de tir, pour les filles aussi ?

 

 Elle ne pouvait pas dire plus, car une voix, venant d’un haut-parleur, l’appela chez monsieur Menier.

 

 J’allai ensuite chez madame Pascal. Elle me félicita au sujet du séjour de vacances bien mérité – comme elle le disait – et me donna de quoi me vêtir de la tête (casquette avec logo des Journées au Soleil) aux pieds (basquettes blanches). Tout bien dans ma taille ! L’Escale du Destin lui avait fourni les tailles. En plus, une valise (à roulettes !) pour tout ranger.

 

 

 

 Dès que possible, j’avertissais mes camarades roumains de ce qu’il était prévu, pour eux et pour moi. Iancu disait qu’il regrettait que nous ne restions pas ensemble et qu’il espérait que nous nous reverrons plus tard. Vasile espérait une bonne pitance, au camp où on les enverra. Petru me répondit en roumain. Si j’ai bien compris, il espérait d’avoir une occasion de reprendre sa liberté. Mais comme il parlait roumain, je ne suis pas sûr d’avoir bien compris.

 

 

 

 Nous partîmes, Constance et moi, le premier jour des vacances. Près de deux heures de voyage, en taxi. Constance avait une robe neuve, payée par la fondation. Elle me raconta qu’elle l’avait choisie elle-même.

 

 - Vraiment jolie, ta robe, je lui dis. Avec ça, tu es encore plus belle qu’avant !

 

 - Raconte pas de bêtises ! elle me répondit. Et je compris que j’avais encore à apprendre, en matière de compliment aux filles.

 

 Arrivés aux « Journées de Joie », nous vîmes une immense étendue de forêts et de champs. On ne pouvait pas discerner les limites du terrain, car celui-ci n’était pas entouré d’une clôture.

 

 Un employé, élégamment vêtu, nous reçut. Il nous salua avec des mots choisis et confia Constance à une dame qui devait l’accompagner à son lieu de séjour. L’un des hommes en livrée qui nous entouraient prit ma valise et m’accompagna vers l’un des bâtiments bas où étaient logés les garçons.

 

 Devant la porte je vis deux garçons qui me regardaient avec curiosité. Ils étaient au moins d’un ou deux ans plus âgés que moi, ils devaient donc avoir douze ou treize ans. Mon guide me présenta et repartit.

 

 L’un des garçons avança. Comme moi, il portait une culotte courte et des basquettes blanches. Il me tendit la main.

 

 - Bienvenue aux Journées de Joie. Tu es Claude Berger, on vient de nous prévenir de ton arrivée. Je suis  Régnier Roccabo-Maltus, natif de Picardie, et ceci est mon camarade Donald Chevalier qui nous vient du Canada. Nous sommes les seuls de toute cette bande de gosses de riches qui se soient portés volontaires pour ce projet du rapprochement social. Nous savons que tu es orphelin et que, dans une institution pour enfants difficiles, tu avais la tâche d’apprendre le français à trois enfants roumains. Il paraît que tu t’es acquitté parfaitement de cette tâche. Quant à moi, je suis originaire d’une famille qui, depuis plusieurs générations, a fait fortune dans la fabrication et dans le commerce d’objets métalliques. La famille de Donald est, depuis longtemps, réputée au Canada comme fabricant d’armes à feu. D’ailleurs, le stand de tir que nous avons depuis cette année aux Journées de Joie, est un don gracieux de la famille de Donald Chevalier.

 

 Maintenant, c’était le tour de Donald de me saluer. Il me tendit la main. Son français était teinté d’un petit accent canadien.

 

 - On m’a dit que tu as dû cohabiter avec des petits criminels. Je ne te souhaite pas que tu seras jamais obligé de te défendre, arme à la main, contre un quelconque malfrat. Néanmoins, il est souhaitable que tu sois préparé à affronter une telle situation. Ce sera fait ici. On t’apprendra à te servir d’armes à feu. En attendant, viens avec nous, nous allons te montrer la chambre où nous allons habiter ensemble.

 

 Les deux garçons me menèrent dans une chambre pour trois, au moins deux fois plus grande que celle que nous avions pour quatre, à l’Escale du Destin. Pour chacun, il y avait une armoire, un lavabo (eau froide et chaude) avec serviettes, gant de toilette, dentifrice. Quand j’avais déballé et rangé mes affaires, Régnier me proposa un tour de l’établissement. Donald nous accompagna.

 

 Au bout de quelques pas, nous arrivâmes à la piscine.

 

 - Il y a une piscine ouverte et, pour les jours de mauvais temps, une autre, dans ce bâtiment-ci, qui est chauffée. A coté, la salle avec les cabines où on se change. Comme ni l’une, ni l’autre des piscines est assez grande pour contenir tout le monde, la baignade se fait par groupes.

 

 Ensuite, nous atteignîmes le stand de tir. Vingt personnes y pouvaient en même temps tirer sur des cibles. Donald m’expliqua l’installation. Et ce qu’il pensait des armes à feu.

 

 - Chez nous, au Canada, ça va encore, poursuivit-il, mais bientôt ça va devenir comme aux Etats-Unis : Tout le monde devra avoir une arme.

 

 - Pour que, osai-je intervenir, un fou puisse, comme aux Etats-Unis, vider son chargeur sur les gens qui l’entourent en tuant le plus possible de monde ?

 

 - Effectivement, se défendit Donald, mais si tout le monde avait une arme, ça se passerait pas comme ça. Car, dès que le forcené commence à tirer, un autre va sortir son arme pour lui loger une balle dans le crâne. Donc, il y aurait moins de morts que dans le cas où seulement le déséquilibré a de quoi tirer sur les autres. Si l’un est armé, il vaut mieux que l’autre le soit aussi.

 

 Certes, pensai-je, voilà une théorie très satisfaisante pour un fabricant d’armes. Mais ce qu’il est préférable, à mon avis, c’est que la possession d’armes à feu soit strictement réglementée.

 

 Quand Régnier et Donald m’avaient tout montré, c’était l’heure du dîner. Pour ne pas rendre envieux mes éventuels lecteurs, je ne dirai rien sur la diversité des menus qu’on nous offrit, ni sur leur excellente qualité, leur belle présentation et le service aussi attentif qu’aimable.

 

 Ensuite, dans notre chambre, Régnier et Donald parlaient de leur vie, de leurs écoles et de leurs familles.

 

 - Ma sœur Rebecca, dit Régnier, est de deux ans ma cadette, elle a donc onze ans. Mon frère Frédéric en a seize. Nos prénoms ne sont peut-être pas très courants, mais dans les vielles familles, c’est ainsi.

 

 - Pas dans la mienne, intervint Donald, mais sœurs s’appellent Susan et Carol, deux et quatre ans de plus que moi, donc quatorze et seize ans.

 

 Il me parlait aussi de l’environnement dans lequel il vivait, des domestiques, de sa piscine. Je ne parlai que très peu des mes modestes conditions de vie, bien que cela avait l’air d’intéresser les deux garçons.

 

 

 

 Le matin suivant : maniement d’armes à feu. Donald m’avait inscrit à ce cours. Pas encore de tir, mais présentation des différents types d’armes, aussi automatiques, ensuite comment on les charge, comment on vise et tire.

 

 L’après-midi : sport. Assez fatigant, car il faisait bien chaud. Le soir, je me suis endormi assez rapidement.

 

 Constance, je la vis, peu de temps et de loin, le lendemain. J’avais l’impression qu’elle n’était pas très à l’aise, dans cet environnement de luxe et de filles de familles riches. Je la comprenais, car pour moi aussi, le séjour aux Journées de Joie était assez inhabituel. Le personnel étant presque aussi nombreux que les participants, je me sentais épié partout. Toutes les activités étant planifiés d’avance, nous n’avions pas un moment à nous, ne pouvions jamais faire ce que nous voulions.

 

 Le troisième jour, nous allions enfin profiter de la piscine. On se changeait dans des cabines individuelles dans la salle des vestiaires, puis on se baignait dehors, dans la piscine ouverte. Il fallait bien retenir son numéro de cabine. Elles ne fermaient pas à clé, les cabines. On supposait apparemment que tout le monde était assez riche pour ne pas avoir besoin de voler. Mais quand je revins de la piscine, je constatai que le lacet de ma chaussure gauche avait disparu.

 

 - Certains de ces gosses de riches montrent par cette manière ridicule qu’ils ne sont d’accord avec le principe du rapprochement social, me dit Régnier quand je lui montrai mes chaussures.

 

 Il y avait, sur le terrain des Journées de Joie, un petit magasin pour des articles d’usage courant, tels que dentifrice, cirage, épingles, crème solaire. Il y avait aussi des lacets, mais seulement des noirs. J’en pris, et Régnier me conseilla de n’en équiper que la chaussure gauche, pour bien montrer que je me trouvais pas affecté par la petite méchanceté.

 

 Son auteur, néanmoins, ne s’arrêta pas là. Lors de la baignade suivante – il faisait un peu frais ce jour là, nous étions dans la piscine couverte – je trouvais, après le bain, mon blouson lacéré de nombreux entailles de canif. Mon beau blouson, celui que madame Pascal m’avait donné !

 

 Cette fois-ci, Régnier était furieux. Il insista pour que je mette son blouson de rechange. Beaucoup plus beau, celui-là, col orné d’une tresse argentée, son monogramme, R-R-M brodé en grandes lettres dorées sur la poitrine. Je lui ai dit un grand merci, il me promit de chercher l’auteur du méfait.

 

 Le matin suivant, c’était encore un exercice de tir, avec une arme de petit calibre. Je trouvais cela plutôt ennuyeux, bien que mes résultats étaient parmi les meilleurs de mon groupe.

 

 L’après-midi du même jour, reconnaissance du terrain, comme chez les scouts. Nous devions, par groupes de cinq, suivre un itinéraire qui nous était indiqué sur un papier qu’on nous remettait. Chacun devait noter par écrit ce qu’il voyait.

 

 Finalement, nous n’étions que quatre, dans notre groupe, car Régnier s’était souvenu, au dernier moment, qu’il avait leçon de musique. Non pas quelque chose d’aussi vulgaire que piano ou trompette, mais violoncelle. Il n’aimait ni l’instrument, ni la musique, mais, en tant que fils de bonne famille, il faisait ce qu’il devait faire.

 

 Au moment où nous allions partir, une dame, habillée un peu autrement que le reste du personnel féminin, vint nous dire qu’on nous aurait remis un itinéraire incorrect et nous remit une feuille avec un autre.

 

 Notre chemin nous conduisait d’abord à travers un grand pré, ensuite à une forêt de pins, et, après avoir passé par un groupe de petits rochers, sur une hauteur de laquelle non vîmes une route. Sur la route était arrêtée une camionnette et devant celle-ci une petite fille qui nous fit signe et nous demanda, en criant :

 

 - Venez voir ces drôles de choses qu’il y a ici !

 

 La route se trouvait en dehors des limites des Journés de Joie, et on nous avait interdit de parler à des gens n’en faisant pas partie, mais nous allâmes quand même voir. Arrivés près de la petite fille, nous vîmes celle-ci partir en courant, alors que trois hommes sortirent de derière la camionette. L’un d’eux nous menaçait de son revolver, tandisque les deux autres me saisirent. Donald cria quelque chose, en anglais, puis il se sauva, avec les deux autres. Celà, je le vis encore, pendant qu’on me mit des menottes. Puis on me poussa dans la camionette, par la porte arrière. Je pensai à Donald qui avait protesté quand on lui avait interdit d’amener son revolver à la reconaissanc de terrain. S’il avait tiré et si l’autre avait riposté… Mais déjà je me trouvai secoué par la camionette qui roulait à vive allure, pandant j’étais couché sur le sol, dans le noir, incapable de me relever.

 

 Le voyage dura plus d’une heure. Quand on me sortit de la camionette, je vis que nous étions dans un garage. Un individu barbu s’adressa à moi, affichant un sourire moqueur.

 

 - Alors, mon cher Régnier, quelle rançon ton pére va vouloir payer, pour te ravoir ?

 

 - Je ne suis pas Régnier, je m’appelle Claude Berger ! Laissez-moi partir !

 

 - N’essaye pas de me raconter que tu es quelqu’un d’autre. Le beau blouson que tu portes, avec ton monogramme, R-R-M brodé en grandes lettres dorées dessus, montre bien qui tu es !

 

 - Le blouson ? C’est Régnier qui me l’a prêté, parce que le mien a été abimé. Le vrai Régnier, il est resté là-bas, à sa leçon de musique !

 

 J’ai dû m’exprimer avec conviction. Le barbu semblait avoir des doutes, disait qu’il voulait chercher Martinescu, le chef. Ce dernier avait l’air plus civilisé que l’autre. Je lui montrai la pièce d’identité qu’on m’avait donnée, à l’Escale du Destin, pour que je puisse sortir, aller à l’école. Après avoir comparé ma tête avec la photo sur la pièce d’identité, il déclara :

 

 - On a effectivement attrapé le mauvais.

 

 - Alors, vous allez me libérer et me ramener là-bas ?

 

 - Malheureusement non. Car on risque de t’interroger si adroitement que ça pourra être dangereux pour nous. Viens d’abord avec moi, à notre appartement, on va déjà te donner quelque chose à manger.

 

 Au fond, ils étaient bien gentils, les kidnappeurs. Une grande fille qui ne disait mot, me servit d’assez bonnes choses et le soir, on me donna une petite chambre, pour moi tout seul, avec un lit bien confortable. Le lendemain matin, Martinescu, le chef, me fit venir.

 

 - L’Escale du Destin, c’est une institution pour enfants difficiles. Comment se fait-il que tu t’es trouvé aux Journées de Joie, ce qui est une institution pour enfants de riches ? Il se peut qu’un enfant de famille fortunée glisse sur une mauvaise pente. Est-ce ton cas ?

 

 Je devinai ce qu’il pensait. Ce que j’étais aussi un enfant de riches et qu’il pouvait ainsi aussi encaisser une rançon. Je devais le décevoir.

 

 - Famille riche – non. Je suis orphelin. Si je me suis trouvé aux Journées de Joie, c’est grâce à une idée d’un riche bienfaiteur qui prône le rapprochement social. Les enfants méchants, ils sont censés de s’améliorer en contact avec des gosses de riches. Moi, ils m’ont choisi comme cobaye, peut-être parce qu’ils m’ont trouvé un peu moins sauvage que les autres. Il y avait aussi une fille de l’Escale du Destin, Constance, qui se trouve aux Journées de Joie, pour les mêmes raisons. J’ai essayé de me comporter le plus gentiment possible. Mais les autres, les fils de riches, quelle peste ! Voyez mes chaussures. Quelqu’un m’a pris le lacet blanc de ma chaussure gauche, et j’ai dû en mettre un noir, parce que il n’y avait pas de blancs. Et mon beau blouson ! Lacéré en petites bandes de tissu ! Régnier a dû me prêter son deuxième. C’est pour ça que vous m’avez confondu avec Régnier. Lui, c’est peut-être le seul type bien de toute la bande. Pourquoi vous voulez justement celui-là ?

 

 - Ça, c’est notre affaire, ça te regarde pas. A toi, maintenant. Tu ne peux pas rester ici. Si quelqu’un nous soupçonnait de ton enlèvement, nous devons pouvoir montrer qu’il n’y a pas d’enfant ici. Tout à l’heure, je vais t’amener à un groupe qui travaille avec nous. Il y a d’ailleurs des enfants, dans ce groupe. Je ne veux pas savoir pourquoi tu t’es trouvé à l’Escale du Destin. Je suppose, c’est parce que tu as fait ce que ces enfants font aussi. Tu pourras peut-être les aider dans leur travail. Il paraît d’ailleurs que l’un des enfants parle assez bien le français.

 

 C’est que les autres ne parlent pas bien le français ? Le nom du chef, Martinescu, d’après ce que j’avais récemment appris, ce ne serait pas un nom roumain ? S’agirait-il d’enfants voleurs roumains ? De toute façon, j’étais content qu’on ne m’ait pas interrogé d’avantage, qu’on m’ait pas obligé de parler de mes amis roumains.

 

 Dix minutes plus tard, nous partîmes. Le chef, Martinescu, me conduisait personnellement. En chemin, il m’expliqua :

 

 - Le groupe, avec lequel tu vas vivre, occupe un logement au rez-de-chaussée. Le logement a deux entrées : vers la cage d’escalier et vers le garage, au sous-sol du bâtiment. Les enfants sont surveillés par deux personnes : Ionescu, le chef, et Lopesco, son aide. Ces noms, ils te disent quelque chose quant à l’origine de ces personnes ?

 

 Je n’avais pas l’intention de révéler mes connaissances linguistiques. Donc, je répondis :

 

 - Espagnol ?

 

 - Non, roumain. Officiellement, seuls Ionescu et Lopesco habitent dans l’appartement. Mais il pourrait arriver qu’un locataire de la maison entende des cris d’enfants. Ionescu expliquerait cela par des DVD avec des films avec des enfants qu’il aimerait regarder. Pour transporter les enfants qui habitent l’appartement, ils ont une voiture dont les sièges arrière ont enlevés. Les enfants doivent s’accroupir lorsque la voiture sort du garage ou entre, de façon qu’on ne les voie pas.

 

 A notre arrivée, je fus d’abord présenté à Ionescu. Il parlait un français facilement compréhensible, bien que non exempt de fautes de prononciation et de grammaire. Je lui dis, entre autres, qu’on m’avait placé à l’Escale du Destin à la suite d’un vol.

 

 - Chez nous, me dit Ionescu, tu te trouveras au moins aussi bien que dans cet établissement. Si tu jures de ne pas te sauver, tu peux travailler chez nous comme assistant. Voila ce qu’un assistant doit faire. Dans le tram, si un de nos gamins vole quelque chose à quelqu’un, il passe l’objet volé à son assistant, pour qu’on ne trouve rien sur lui. Mais si l’assistant a une tête semblable à celle du voleur, celui qui cherche ce qu’on lui a pris devine facilement où l’objet a atterri. Mais un garçon blond, avec des yeux bleus, comme toi, il n’est pas aussi facilement soupçonné d’être membre d’une bande de voleurs. Maintenant, ne dis pas que tu acceptes, seulement parce que tu cherches une occasion de t’enfuir. Notre organisation, grâce à ses nombreuses ramifications, possède des agents partout. Où que tu te caches, on te trouvera, et tu subiras alors des choses extrêmement désagréables. Cela dit, veux tu te joindre à nous ?

 

 Que devais-je faire ? Si j’allais dire non, ils m’enfermeront quelque part et je n’aurais presque rien à manger. Si je dis oui, je pourrais au moins sortir. J’étais assez naïf de croire qu’elle existait réellement, cette « organisation à nombreuses ramifications » avec laquelle Ionescu me menaçait. J’envisageais, toutefois, de reprendre ma liberté, si j’avais quelque chose de très grave à signaler à la police, espérant que celle-ci me protégera alors. Ainsi, je répondis :

 

 - Oui, et je jure de ne pas me sauver.

 

 - Bien. Et voici un premier travail pour toi. Là, j’ai un tas de papiers d’identité, permis de conduire et attestations de toute sorte, sous-produits de notre activité. Avec ça, je te donne un plan de la ville. Regarde les adresses, sur les papiers, et fais une liste, pour les rapporter à leurs propriétaires, avec un chemin le plus court possible, d’une adresse à l’autre.

 

 Je pris mon temps, pour ce travail. J’y étais encore quand le déjeuner me fut apporté par une grande fille silencieuse. Le soir, Ionescu partit chercher les enfants qui avaient « travaillé » en ville. Ensuite, il me fit venir.

 

 - Voici un garçon qui parle français. Il va te montrer le logement et la salle où tu vas dormir.

 

 Et derrière Ionescu apparut… qui… Iancu ! On avait dû lui dire qu’il allait me rencontrer, car, mettant son index devant ses lèvres, il me signifia de faire comme si je le ne connais pas. Pendant que les autres attendaient le dîner, il m’amena au dortoir des garçons.

 

 - Je sais que tu es ici parce que ils t’ont confondu avec quelqu’un qui devait leur rapporter la très grosse rançon. J’espère que jamais ils y arriveront. Ionescu, Lopesco et leur super-chef Martinescu sont bien trop bête pour réussir une chose pareille. Et toi, tu leur as dit que tu as appris le roumain ?

 

 - Non, je n’en ai pas parlé, pour éviter d’avoir répondre à des questions curieuses.

 

 - Tu as bien fait. Comme ça, il vont pas se méfier de toi et, peut-être, dire en ta présence quelque chose d’important pour toi.

 

 - Et toi, comment tu te trouves ici ? L’insupportable Menier m’avait pourtant dit qu’il allait vous faire bénéficier d’un agréable séjour de vacances ?

 

 - Agréable ! Tu parles ! Excursions étroitement surveillées, gymnastique exténuante, travail consistant à trier des détritus. La nuit, dans un local puant, dormir sur des matelas minces comme un feuille. Ici, on a au moins des paillasses bien épaisses ! De plus, nous étions les seuls étrangers. A l’Escale du Destin, c’était au moins une coexistence pacifique, avec les autres. Mais là ! Ils étaient méchants, les autres ! Au bout de cinq jours, Vasile savait comme on pouvait se sauver. Alors, on a mis les voiles – ou on a pris la poudre d'escampette – comme tu me l’as dit, un jour.

 

 - Tu as retenu cela ? Mais continue !

 

 - Petru a trouvé une occasion de voler quelque chose. Beaucoup trop dangereux, à mon avis. Avec Vasile, il a pénétré dans une maison dont la porte était ouverte. Ils se sont fait prendre, évidemment. Il y avait un homme costaud qui les a attrapés, enfermés, puis il a appelé la police. Quand il m’a vu, devant la maison, il m’a demandé ce que je faisais là. Je lui ai dit que j’avais observé le deux garçons, parce que j’avais l’impression qu’ils préparent un mauvais coup. Et j’ai dit cela dans le bon français qu’un certain Claude Berger m’a appris. Le type m’a laissé partir. Tu m’as évité pas mal d’ennuis, merci, Claude !

 

 - C’est plutôt que tu t’es donné la peine d’apprendre, Iancu ! Et comment tu es arrivé ici ?

 

 L’adresse d’ici, c’est-à-dire celle de Ionescu, Iliescu, mon ancien chef de bande, me l’a donnée – pour le cas où… J’y suis allé, Ionescu m’a pris. Ici, mes camarades voleurs me considèrent un peu comme un intellectuel, parce que je parle beaucoup mieux français qu’eux. Et cela, parce que un certain Claude Berger m’a appris un excellent français – mais excuse-moi, je me répète.

 

 Entre temps, le dîner était prêt. Après, Iancu me présenta ses camarades voleurs, comme il disait. Alexandru, avec 16 ans, était le plus âgé de la bande. Il me parût très grand et très fort, mais cela peut-être seulement parce qu’il avait cinq ans de plus que moi.

 

 Le plus jeune, je l’avais déjà observé à table, m’étant étonné que d’aussi petits gosses fussent employés pour voler. Iancu m’expliqua sa spécialité :

 

 - Celui-là, son nom est Vlad. Il a huit ans, mais a l’air d’en avoir que six. Sa spécialité : fenêtres protégés par barres en fer. Il passe entre deux barres où tu passes à  peine ta main – enfin j’exagère, mais à peine.

 

 - Il fait cela souvent ?

 

 - Non. La dernière fois, il a aide à cambrioler une installation d’exercice au tir. A cause du bruit, ces installations sont situées loin des habitations. La nuit, c’est parfaitement calme. Lopesco espérait d’y trouver des sous, des bijoux, des vêtements du luxe – penses-tu, ils sont pas assez bêtes pour y laisser des objets de valeur. Alors, Lopesco et Vlad se sont contentés de prendre des armes. Mais comme ce sont des armes de petit calibre, c’est difficile à écouler. Les caïds de la pègre n’en veulent pas. Alors Vlad, il travaille le plus souvent comme assistant. Comme il est tout petit, on le soupçonne pas tellement. Mais d’un autre côté, sa petite taille fait qu’une poche gonflée se voit beaucoup mieux sur lui que chez un grand.

 

 

 

 Dans le dortoir des garçons il y avait dix paillasses, dont deux inoccupées. Iancu m’attribua celle à côté de la sienne. Quand nous étions couchés, il me parla de ces camarades et de son « travail » de voleur – qui lui plaisait de moins en moins. Par précaution, je ne lui dis rien de mon intention de quitter la bande d’Ionescu à la première occasion. De toute façon, cela me parût difficile car, comme je l’avais attendu avec mon oreille roumaine, Alexandru devait me surveiller. Pour lui, comme pour la plupart des autres garçons, j’étais l’étranger dont il fallait se méfier. Pour presque toutes les filles, j’étais l’étranger qu’il ne fallait pas approcher. Pour les deux plus jeunes, Elisabeta – Iancu me dit qu’elle était la soeur de Alexandru – et Vlad, j’étais l’objet d’une curiosité enfantine. J’avais l’impression qu’ils cherchaient souvent ma proximité, surtout Vlad.

 

 La première chose que je devais faire pour Ionescu et sa bande de gosses voleurs, c’était de rapporter les cartes d’identité, « les sous-produits de leur activité », à leurs propiétaires. Le plus souvent, ils habitaient de grands immeubles. J’entrais, Alexandru attendait dehors. Quand les gens étaient chez eux, je leur racontais que j’avais trouvé la carte quelque part, et que je savais comme il était difficile et cher d’en obtenir une nouvelle. On me donnait toujours quelque chose, au moins un billet de dix. Je devais remettre l’argent récolté à Alexandru. A la fin de la soirée, nous avions plus de cent Euros. De retour à l’appartement, Lopesco nous fouillait régulièrement, cherchant des billets cachés. Nous devions même enlever les chaussures.

 

 Quand il n’y avait plus de cartes d’identité à rapporter, on me donna un pantalon avec des poches énormes et un grand sac en plastique. Je devais accompagner Alexandru comme assistant. Portemonnaies, téléphones portables, portefeuilles, sacs à main… J’ai honte d’avoir fait cela pendant plus d’une semaine des vacances d’été, que je sois parti tous les matins avec Alexandru pour voler des gens.

 

 Une fois, il avait plu la huit et il faisait un peu frais le lendemain matin. Au moment où je m’apprêtai à sortir, Elisabeta arriva et me dit :

 

 - Matin… froid… jacheta !

 

 Comme elle me tendit mon blouson, je n’avais pas à montrer que j’avais compris mot « jacheta ». Ce que je ne comprenais pas, par contre, c’était l’attitude d’Alexandru. Il critiquait violemment sa soeur, elle ne devait pas s’approcher d’un étranger, cela ne se faisait pas pour une fille bien élevée, elle devait se comporter comme il faut, et ainsi de suite.

 

 Malgré cela, je ne cessais pas d’être un assistant dévoué pour Alexandru. Ainsi le jour où, dans le tram, il s’approcha d’un groupe de filles pour alléger l’une d’elles de son portable, lequel dépassait de sa poche. Bien qu’elle jacassait éperdument avec les autres, elle s’en rendit compte. Elle criait « Au voleur », mais Alexandru avait déjà saisi l’objet et se dirigeait vers la porte. Je devais intervenir. Je le suivis.

 

 - Donne-moi ça ! lui commandai-je, en essayant de donner à ma voix un ton autoritaire. – Donne, c’est pas à toi, tu l’as volé !

 

 Le tram s’approchait de l’arrêt. Un homme musclé, se trouvant derrière Alexandru, faisait mine de le saisir. Alexandru me donna le portable. Je dis à l’homme :

 

 - Laissez le, il l’a rendu.

 

 L’instant après, le tram s’arrêta. Alexandru sauta.

 

 Ionescu m’avait appris cette manière de procéder. Elle a pour but de détourner l’attention du voleur et de la porter sur ce petit courageux qui a observé le vol, puis a obligé le voleur de rendre l’objet volé, mais ne veut pas que le voleur soit pris.

 

 Quand je rendis le portable à sa propriétaire, elle me remercia avec un sourire que je qualifierais d’admiratif. Ses amies commentaient mon action.

 

 - Tu as drôlement bien réussi ton coup – tu l’as vraiment corrigé – il t’a parfaitement obéi – des comme toi, il y en a pas beaucoup – j’aurais jamais cru qu’un garçon comme toi – à quelle école vas-tu ?

 

 - Je le connais, ce grand brun, leur répondis-je. Je l’ai déjà vu dans… des circonstances semblables. Il fait partie d’un groupe ethnique qui est poursuivi, dans son pays, par certains gens. Malgré cela, il n’est pas considéré, par notre administration, comme étant en danger, et il n’a pas d’autorisation de séjour. Alors, il se débrouille, plutôt mal que bien. Faut pas lui en vouloir.

 

 Entre temps, nous étions arrivés à l’arrêt suivant. Je descendis en saluant les filles d’un geste que je voulais chevaleresque. Alexandru arriva par le tram suivant. Il me remercia – certainement, il n’avait jamais à le faire jusqu’ici – mais il le fit avec une sincérité que je ne lui connaissais pas. Par la suite, il exhorta, certes, sa sœur toujours à rester loin de moi, mais son comportement envers moi était devenu nettement empreint de camaraderie. Mon « travail » n’était pas devenu plus agréable, pour autant.

 

 Iancu, il était bien plus courageux que moi. Un soir, je ne le vis pas, ni au dîner, ni dans le dortoir. Un de ses camarades m’expliqua :

 

 - Iancu travail mauvais ! Pour m’expliquer ce qu’il était devenu, il fit un geste montrant comme on ferme une porte à clé. Il essaya de m’expliquer ce que Iancu avait fait, mais n’arriva pas, faute de connaissances en français. Pendant qu’il cherchait – en vain – ses mots, j’avais l’occasion d’écouter la conversation de ses camarades. Ils disaient notamment du mal de leur grand chef, Martinescu – celui qui était responsable de mon enlèvement. Ce Martinescu prenait tout ce qu’ils gagnaient, il ne leur restera rien, quand ils retourneront en Roumanie. Mais en le dénonçant à la police, ils se feront attraper eux-mêmes, il faudra trouver un autre moyen…

 

 Le lendemain, Iancu me détailla le crime qu’il avait commis :

 

 - J’étais l’assistant de Dragos. Il avait allégé un jeune homme de son calculateur de poche. Il me l’avait donné, pour que je l’empoche. L’homme était mal habillé et bien maigre. Alors, je lui ai rendu sa calculette, lui ai dit qu’elle serait tombée de sa poche. Comme il était content de l’avoir retrouvée ! Seulement Dragos, il a rapporté l’incident à Ionescu, quand nous lui avons donné notre maigre récolte. Je n’ai pas eu de dîner et Ionescu m’a enfermé dans la salle de bain de gauche.

 

 La salle de bain de gauche, c’était la plus confortable. Celle de droite, c’était en fait seulement la lingerie, avec la machine à laver. Mais Ionescu, le chef, veillait à ce que son jeune personnel ne sa fasse repérer par une odeur désagréable. Il avait donc demandé à Lopesco – il était plombier – d’installer une seconde douche et un lavabo dans la lingerie. Cepedant, on ne pouvait enfermer quelqu’un dans cette seconde salle de bain, car on ne la pouvait fermer que de l’intérieur, par un simple crochet. L’autre salle de bain, on ne pouvait, en principe, que la fermer de l’intérieur aussi, mais les armatures de la porte contenaient le dispositif de fermeture. Il suffisaisat donc de dévisser ces armatures et de les monter dans l’autre sens, pour qu’on puisse fermer de l’extérieur. Avec un ruban adhésif rouge Ionescu avait signalé le rôle particulier de cette fermeture, de façon que Iancu ne soit pas libéré par inadvertance.

 

 Trois jours plus tard, la salle bain de gauche pouvait encore servir de prison pour Iancu. Il me raconta, le lendemain, pourquoi il avait encore été enfermé toute la nuit, je supposai sans dîner.

 

 - Je devais accompagner Mihaï, hier. Dans le tram, il y avait une vielle dame, marchant avec une canne. Avait pas l’air très riche, pas du tout. La fermeture éclair de son sac à provisions était ouverte, et on voyait son portemonnaie en haut des choses qu’il y avait dedans. Mihaï m’a dit que j’avais de petites mains, que je devais le prendre, le portemonnaie. Je suis allé près de la dame, lui ai dit qu’elle devait fermer son sac, autrement son portemonnaie risquait d’être volé. Elle l’a fait, et elle m’a dit : Merci mille fois, merci de tout mon cœur. Des garçons aussi aimables, aussi vigilants que toi, on en trouve plus guère de nos jours. Que Dieu te bénisse ! Sais-tu, Claude, quand on dit de tels mots à un enfant voleur, cet enfant arrive à supporter facilement l’enfermement pendant une nuit. Et, la Mirela, tu sais, la grande maigre, elle réussi à me donner encore quelque chose à manger en douce, hier soir.

 

 Quatre jours plus tard, Iancu était encore puni d’un méfait. A la prochaine occasion, il me raconta ce qu’il avait fait.

 

 - J’étais avec Ecaterina, la petite, rondelette. Elle m’a dit, puisque je parlais si bien français, que je devais commencer une conversation avec quelqu’un, cela lui permettrait d’agir plus facilement. Mais parler à un adulte, avec mon français toujours un peu approximatif, ça aura paru suspect. Alors, j’ai parlé un môme, un ou deux ans plus jeune que moi. Il m’a raconté qu’il prenait tous les jours, pendant les vacances, tout seul et à cette heure-ci, le tram pour aller à un club de jeunes. Pendant qu’il me racontait ça, Ecaterina lui a fauché son harmonica, qui dépassait de sa poche. Après, le môme est descendu.

 

 - Ionescu ne devait pas être convaincu de la valeur d’un tel objet.

 

 - Non, il ne l’était pas. A lancé l’harmonica à la poubelle et a engueulé Ecaterina. Après, j’ai récupéré l’harmonica et je l’ai mise dans ma poche. Le lendemain j’étais avec Andreï. Quand c’était l’heure, j’ai fauché… non… faussé compagnie – tu m’a dit cela une fois – à Andreï. Suis allé à l’arrêt du tram où le môme était descendu. Quand il est arrivé, je lui ai raconté une histoire… rocambolesque – c’est bien ça ? – d’un type qui lui aurait fauché son harmonica au moment où il descendait, et que j’aurai suivi le type pour le lui refaucher. J’ai remis l’harmonica au môme qui m’a pris pour un héros, voulait savoir comment je m’appelle, où j’habite… Me suis sauvé en prétextant qu’un type me suivait. Après, je me suis approprié quelque chose à manger et me suis promené jusqu’au soir. A l’endroit où Ionescu devait nous prendre avec sa voiture, j’ai retrouvé Andreï. Il était fou furieux !

 

 Le matin suivant, Ionescu m’annonça qu’il avait une communication importante à me faire. Il se montra même assez aimable quand il me disait, dans son français approximatif :

 

 - Ce Régnier, à la place duquel tu as été enlevé, Martinescu, notre chef, l’a eu finalement quand même. Bien sûr, il ne doit pas rester auprès de lui, c’est à nous de nous occuper de lui. Il doit être traité aussi bien que possible. C’est pour cela que tu dois lui tenir compagnie. Tu comprendras, néanmoins, que nous devons faire tout pour que vous ne puissiez pas vous échapper. Martinescu exige que vous restiez enfermé la nuit. Vous dormirez dans la salle de bain de droite. Martinescu m’a donné cet énorme verrou que je dois mettre devant la porte. Il sera fermé la nuit et quand nous recevrons des visiteurs qui ne doivent pas vous voir  Tu vas m’aider pour le fixer. Va tenir ce morceau-ci pour que je marque les trous à percer…

 

 Pendant que je tenais le lourd engin, je réfléchissais. Certes, il n’avait pas à s’occuper de la fenêtre de la salle de bain, puisque, comme toutes les fenêtres du rez-de-chaussée du bâtiment, elle était protégée par de solides barres de fer. Mais l’autre salle de bain, elle était plus confortable. Craignait-il que sa fermeture ne soit pas assez solide ? Ou voulait-il la réserver pour le cas – bien probable – que Iancu allait récidiver ?

 

 Mes réflexions furent interrompues par Lopesco qui arriva du garage avec un groupe d’enfants. Ionescu lui expliqua, en roumain, ce qu’il m’avait dit en français, ajoutant, quand les enfants s’étaient retirés :

 

 - J’espère que l’insatiable Martinescu ne vise pas trop haut, avec sa demande de rançon !

 

 C’est avec peine que j’arrivai à retenir une exclamation par laquelle j’aurais trahi ma compréhension.

 

 

 

 Régnier arriva le matin suivant. Sa mauvaise humeur s’éclaircit quelque peu quand il me salua.

 

 - On m’a dit que je te rencontrerai ici. Tu dois t’occuper de moi ?

 

 - Oui, dans la mesure du possible. Mais dis-moi, comment sont-ils arrivés à te capturer ? C’était pourtant évidant que c’est toi qu’ils visaient, quand ils m’ont enlevé ?

 

 - Je comprends toujours pas, comment ils ont pu m’avoir. Quand ils t’ont enlevé, ceux des « Journées de Joie » ont téléphoné chez moi, pour dire que tu as été enlevé à ma place. Là-dessus, mon père m’a demandé, si je voulais retourner à la maison ou passer le reste des vacances dans une jolie pension pour enfants de riches, dans les montagnes, route d’accès unique, facile à surveiller, donc absolument sûre. Bien, à la maison je suis toute l’année, alors j’ai dit oui, pour la pension à la montagne, et je m’y suis laisser  conduire. Au bout de quelques jours, ma mère m’a téléphoné, m’a demandé, comment c’était. J’ai dit que c’était assez froid, à la montagne, et que je m’ennuyais, car, par crainte d’un nouvel enlèvement, on me laissait pas participer à des jeux à l’extérieur. Deux jours plus tard, nouvel appel : Martin Barre, le secrétaire de mon père. Si c’était comme ça, froid et ennuyeux, on allait me ramener à la maison. On allait envoyer un taxi – numéro du taxi, nom du conducteur – accompagné d’un type de l’agence Protect-Direct, nom du type, son numéro de licence, description de tout ça, et ainsi de suite. Alors la pension de montagne a rappelé chez moi, Martin Barre a tout confirmé. Le lendemain, le taxi est arrivé. Conducteur et agent de sècurité – très aimables et très polis – ont décliné leurs identités. Je suis monté. Au bout d’une heure de route, le taxi a pris un chemin de forêt, puis arrêt derrière une camionette. D’où sont sorti deux types, m’ont pris, ligoté – le soi-disant agent de sécurité a bien rigolé et ma jeté dans la camionette. Il y faisait complètement noir. Et maintenant, je suis ici. Comment c’est possible, avec tant de mesures de précaution ?

 

 - Très simple. On peut se connecter sur une ligne téléphonique. Ainsi, les kidnappeurs ont su ce que tu as dit à ta mère. Ça peut aussi se couper, une ligne téléphonique, et peut connecter un téléphone sur le morceau de ligne qui va à l’extérieur. Et de là, raconter tous ce que tu veux. Et ce que tu racontes semble provenir de chez toi. Le Martin Barre ne doit pas nécessairement être le vrai.

 

 - Toi, un garçon de onze ans, sais cela, et ces idiots…

 

 - J’étais pendant un certain temps avec des enfants d’un certain milieu. Ils m’ont pas appris exactement ce que tu me dis, mais ils m’ont fait part de leur formation en matière de cleptologie…

 

 - De quelle …logie tu parles ?

 

 - Cleptologie, la science du vol. Comme cleptomanie, besoin maladif de voler. Iancu – je vais te le présenter, il est maintenant ici – me l’a dit, ce mot. Vient de klephtis, mot grec signifiant voleur. Et après …logie, comme biologie.

 

 - Formidable ! C’est toute une science, chez eux. Ecoles primaires de cleptologie, collèges, lycées, universités où tu peux faire un licence, un master, peut-être même un docteur en cleptologie !

 

 - Exagère pas. Ce que je voulais te demander aussi : Ils ne l’ont pas trouvé curieux, à ta pension pour gosses de riches, que ce n’est pas ton père, mais son secrétaire qui a téléphoné ?

 

 - Non, chez des gens chics, débiter des numéros de taxi ou de pièces d’identité, on laisse faire ça au secrétaire. Ne serait-ce que pour montrer qu’on en a un.

 

 - Et pourquoi c’est justement toi qu’ils veulent, ces kidnappeurs ? Il doit y avoir d’autres gosses de riches,  aux Journées de Joie ?

 

 - Je crains que ça ait un rapport avec les affaires de mon père. Il a peut-être subtilisé un marché juteux a quelqu’un, ou recommandé à une relation d’affaires une opération financière qui s’est révélée désastreuse. De cette façon, on peut ruiner quelqu’un complètement – et la chose est quand même parfaitement légale. Les gosses voleurs d’ici, ce sont de véritables anges, à côté de ça. Mais tu peux t’imaginer qu’un type qui a perdu gros dans une telle affaire veut se venger et n’hésite pas à faire en sorte de retrouver son argent au moyen d’un enlèvement avec demande de rançon.

 

 - Oui, si c’est comme ça, il vaut peut-être mieux de ne pas être si riche… Viens maintenant, je vais te montrer le cagibi – on peut pas appeler ça une chambre – où nous allons dormir.

 

 Le grand verrou à la porte, Régnier l’a immédiatement remarqué. Je lui ai dit qu’il ne sera fermé que la nuit et quand il y aura des visiteurs, car dans la journée, Ionescu ou Lopesco seront la et les portes de l’appartement resteront fermées à clé. A l’intérieur de notre cagibi, je montrai Régnier les deux paillasses qui bordaient les deux murs latéraux de la pièce. Celle-ci était néanmoins assez large pour que nous ayons un passage confortable, entre les deux paillasses, pour atteindre le lavabo et la petite armoire.

 

 Le soir, je présentai Iancu à Régnier. Celui-ci était étonné de l’aisance avec le garçon roumain parlait français. Je pouvais constater que les deux s’entendaient bien. A la question de Régnier, comment Iancu avait appris le français, celui-ci répondait de façon absolument exagérée, que c’est moi qui le lui aurais appris.

 

 Dans la journée, nous étions toujours seulement avec Ionescu ou Lopesco. Même Mirela qui nous préparait notre dîner, devait souvent « travailler » dans la journée. Les enfants qui voulaient un repas de midi devaient se le procurer eux-mêmes.

 

 De temps en temps, Ionescu recevait des visiteurs. Comme personne ne devait nous voir, nous étions alors enfermés. Autrement, nous avions le droit de nous promener dans tout l’appartement, seule la pièce qui servait de bureau nous était interdite. Pour passer le temps, Régnier raconta, comment sa famille avait fait fortune.

 

 - Le chausse-pied en acier inoxydable, mon arrière-grand-père ne l’a pas inventé, mais il a fait de plus petits, ce qui plaisait aux dames. C’était aussi une économie de matière première, d’où un bénéfice accru. Mais déjà mon grand-père a cessé toute fabrication. La fabrication de choses utiles, ou le travail artisanal, c’est certainement satisfaisant du point de vue de la morale : Tu fabriques par exemple une cafetière ou tu installes un lavabo. Ton client est content de la cafetière ou du lavabo, et toi, tu es content de l’argent que tu reçois en échange. Mais, tu dois travailler dur pour un bénéfice très limité. Par contre, si tu veux faire fortune, tu dois faire ce qui est utile à personne sauf à toi : acheter et vendre des actions. La société de mon père ne fait que ça. Il faut bien connaître le marché, pour cela, suivre tous les jours les cours de la bourse, étudier constamment offre et demande des marchandises les plus diverses. Avec ça, mon père n’a pas une minute de repos – il se pourrait que tel ou tel cours monte ou descend inopinément – il fait même des voyages, pour étudier personnellement les évolutions dans tel ou tel pays. Mon grand frère doit maintenant déjà – il est encore au lycée – gérer son propre capital. Ça ne le réjouit pas. Dans deux ans, ça sera à mon tour. Pas tellement envie.

 

 - Ton père a une firme ? demandai-je.

 

 - Pas uniquement à lui. C’est une société en actions, une holding, ça c’appelle.

 

 - Et qu’est-ce quelle fabrique, cette firme ?

 

 - Rien ! Daigne donc de comprendre qu’on ne peut gagner de gros capitaux en fabriquant quelque chose ou en faire quelque chose qui rend service. Les actions de la firme de mon père sont négociées en bourse, et il possède des actions d’autres holdings.

 

 C’était trop compliqué pour moi. S’il gagnait de l’argent sans rien produire, le père de Régnier, il devait y avoir quelqu’un qui en perdait ? Je préférais parler d’autre chose, de ceux qui logeaient avec nous, surtout de Iancu et de ces méfaits. Il déclara qu’il lui devenait de plus en plus sympathique.

 

 Le troisième jour après l’arrivée de Régnier, je fus témoin d’une conversation entre Ionescu et Lopesco. Il n’avaient toujours pas compris que je pouvais les comprendre. Ionescu disait qu’il devait s’absenter pendant plusieurs heures, pour rendre visite à celui qui revendait leurs objets volés. Lopesco devait nous surveiller. Iancu était resté là aussi. Soit  parce que aucun des autres ne voulait de lui comme assistant. Soit, pour qu’il puisse servir d’interprète, dans le cas où Lopesco aurait quelque chose à nous dire. Il se promenait en toute liberté dans l’appartement, Ionescu désirait probablement que Régnier ait une bonne impression de leur bande de voleurs. Ce, apparemment, pour que, en cas de découverte, Ionescu puisse affirmer que Martinescu l’avait forcé de héberger Régnier.

 

 En fait, il était bien imprudent, de la part de Ionescu, de laisser avec nous un garçon aussi intelligent, aussi courageux et aussi tenace que Iancu. Il permit même à Iancu de s’entretenir avec nous, bien que Lopesco ne pouvait guère comprendre ce que nous disions. Je vis que Régnier et Iancu, bien qu’ils n’étaient absolument pas du même milieu, s’entendaient fort bien.

 

 Plus tard, Iancu venait s’adresser à moi, pur me faire part d’une chose très inattendue.

 

 - Je sais, comment vous pouvez vous sauver d’ici, si tu m’aides. Seulement, vous devez me ligoter, pour que je puisse dire que vous m’auriez forcé.

 

 - Te ligoter ? Pas du tout ! Si ça marche, tu viens avec nous ! Les parents de Régnier sont riches, ils vont garantir au sauveur de leur fils un brillant avenir!

 

 Régnier passa près de nous. Je lui demandai :

 

 - Iancu dit qu’il sait comment on peut se sauver d’ici. S’il vient avec nous, est-ce que ton père voudra l’aider à s’en sortir, à vivre…

 

 - Mais certainement ! Figure-toi, ces bandits, ici, demandent une rançon de trois millions. Si mon père place cette somme, disons à 5 %, cela fera, pour chacun de vous 75000 par an, ou presque 7000 par mois. Même si on déduit de cela 3000 pour les impôts et taxes, il reste bien plus que ce qu’il vous faut pour votre subsistance, études, voyages et autre. Et au terme de vos études, quand vous travaillerez et gagnerez de l’argent, il restera à mon père toujours le capital. Sa valeur aura diminué quelque peu, à cause de l’inévitable inflation, mais quand même… Et pensez aussi à l’aspect émotionnel de l’affaire. Le célèbre banquier Roccabo-Maltus donne aux héroïques libérateurs de son fils une importante somme d’argent – quel effet publicitaire pour la firme de mon père !

 

 Régnier me montra, par cette déclaration, qu’il était déjà bien versé dans les affaires financières et j’estimais qu’il allait avoir du succès en la matière. Iancu me dit qu’il avait compris ce que Régnier avait dit. Ensuite, il nous faisait part de son plan. Un plan aussi simple qu’ingénieux :

 

 - Régnier ira se laver les mains, dans la salle de bain de droite. Ensuite, au lieu de fermer le robinet, il l’ouvre à fond. Il se précipite vers Lopesco, dit que le robinet est coincé et ne ferme pas. Je suis à côté, pour traduire, dis que chez Régnier, à la maison, les robinets sont faits autrement, avec des leviers qu’on remonte ou qu’on abaisse. Toi, Claude, tu te caches derrière la porte de la salle de bain. Elle ouvre vers la gauche, Lopesco vient de la droite, donc, il te voit pas, si elle est ouverte et tu es derrière. Dès qu’il est entré, tu fermes la porte, mets le verrou. Je sais où ils mettent la clé de la porte vers le garage. Si elle n’y est pas, il faudra la fracturer, la porte. Car on peut pas sortir par une fenêtre, il y a des grosses barres de fer devant toutes.

 

 Nous passâmes immédiatement à l’action. Régnier alla dans la salle da bain de droite, ouvrit le robinet à fond, ressortit, alerta Lopesco. Celui-ci entra dans la salle de bain, Régnier l’accompagna jusqu’à la porte, puis s’écarta. Je fermai la porte, poussa le gros verrou. Lopesco protesta énergiquement, puis devint étrangement silencieux, au bout d’un moment.

 

 Iancu ira au bureau dont la porte était restée ouverte. La clé de la porte vers le garage n’était pas à sa place habituelle. Lopesco l’avait probablement dans sa poche. Il fallait fracturer la porte donnant sur le garage. Parmi le matériel de plomberie de Lopesco, Iancu trouva un gros tournevis, essaya de l’utiliser comme levier. La porte ne céda pas. Régnier s’empara d’un vilebrequin qu’il équipa d’un trépan, avec lequel on pouvait tailler des disques des trois centimètres environ dans le bois de la porte. Il projetait de percer une série de trous, l’un à côté de l’autre, autour de la serrure, puis de faire tomber celle-ci par un coup de hache. Cela me parût difficile, mais nous n’avions pas trouvé d’autre moyen.

 

 Pendant que Régnier perçait le premier trou, j’allai vers la salle de bain où Lopesco était enfermé et collai mon oreille contre la porte. Lopesco téléphonait, probablement pour dire à Ionescu et à Martinescu ce qui était arrivé et pour leur demander de faire tout ce qui leur était possible pour que Régnier ne puisse pas leur échapper. J’en avertis Régnier et Iancu.

 

 Quand Régnier commençait son deuxième trou, Iancu m’appela dans le bureau.

 

 - Regarde ce que j’ai trouvé ! Le butin du petit Vlad ! Je t’avais raconté qu’il était allé accompagner ceux qui ont cambriolé une installation d’exercice au tir. Je t’avais dit qu’ils auront du mal pour écouler la marchandise !

 

 Ce que je vis me rappela les Journées de Joie, Donald le Canadien, et l’exercice au tir. Un assemblage de divers armes légères, dont des versions modernes du ’22 long rifle’, semblables à ceux dont j’avais l’occasion de me servir il n’y avait pas si longtemps.

 

 - Tu m’as raconté, me rappela Iancu, que tu t’es servi de ces engins, aux Journées de Joie. Alors prends en un, ça pourra peut-être nous être utile ?

 

 J’hésitai quelques instants avant de prendre en main un engin aussi dangereux. Après l’avoir finalement soulevé, j’actionnai l’ouverture, sur la crosse, en haut, à droite, par laquelle on charge les cartouches. C’était plein de munition.

 

 Régnier avait déjà percé plusieurs trous, il commençait à se fatiguer. Je lui proposai de le relayer. A treize ans, il n’avait que deux ans de plus que moi, j’avais les huit dixièmes de sa taille, mais pour percer un de ces trous, je mis deux fois plus longtemps que lui. Je lui remis le vilebrequin pour le trou suivant.

 

 Par les trous que Régnier avait déjà percés, je pouvais regarder dans le garage. Au bout d’un moment, je vis une fille qui vidait un récipient dans une des poubelles se trouvant contre le mur extérieur du garage. Elle resta ensuite tout près de notre porte vers le garage, visiblement attirée par le bruit du trépan de Régnier. Elle regarda ensuite vers la porte menant vers la cage d’escalier. Cette porte s’ouvrit et je vis apparaître Alexandru, le grand garçon que j’avais souvant assisté quand il volait les voyagers du tram.

 

 Il regarda attentivement autour de lui, remarqua visiblement les efforts de Régnier pour ouvrir notre porte, et au moment où celui-ci allait finir le dernier de ses trous, il alla vers la petite porte menant vers l’extérieur. Elle était destinée aux piétons et pouvait s’ouvrir de l’intérieur avec un bec de canne, alors qu’il fallait une clé pour l’ouvrir de l’extérieur.

 

 Alexandru ouvrit cette porte, et je vis entrer Martinescu, le chef de la bande qui était responsable de mon enlèvement et de celui de Régnier. Silviu, l’un des grands garçons de la bande, l’accompagnait. Alexandru parlait à Martinescu, le mit apparament au courant de ses observations. Je supposai que Martinescu n’avait pas voulu entrer par la cage d’escalier pour éviter qu’on ne l’aperçoive.

 

 Entre temps, Régnier avait terminé son dernier trou. Iancu avait trouvé un long morceau de tuyau d’eau. Il en mit une extrémité dans un des trous que Régnier avait percé et, faisant levier, il arriva à sortir la serrure de son emplacement. Le bruit venant de la rue devait couvrir le craquement que cette opération produisit. Je continuais à observér et à informer Régnier et Iancu de ce que je voyais.

 

 - Martinescu sort un révolver de sa poche… et maintenant, des menottes. Il semble pas content de ce que Alexandru lui dit, il l’engueule…

 

 Je fus interrompu par Iancu qui me touchait le bras.

 

 - Claude, tu dois agir. Va sortir, en ouvrant la porte le moins possible.

 

 Disant cela, il me tendit le fusil, en m’implorant d’un regard  désespéré. M’armer du fusil ne me plaisait pas du tout, mais il le fallait bien. Je pris l’arme, sortis en m’accroupissant. Il faisait plutôt sombre, dans ce garage. Une voiture était garée tout près de moi. La fille se tenait près da la roue avant de gauche. Je me couchai, aussi rapidement que possible, derrière la voiture, avec ma tête près de la roue arrière droite. Ainsi, je pouvais bien voir Martinescu et les deux qui l’accompagnaient, tout en restant caché.

 

 - Allez, sortez de derrière de votre porte, nous ordonnait Martinescu, en visant la porte avec son revolver. Ce sont pas des mômes qui vont m’empêcher de toucher la rançon que Régnier doit me rapporter. Venez, ou je tire dans votre porte, un… deux…

 

 Il n’en dit pas plus. Certes, il faisait sombre autour de moi, à moitié sous la voiture, mais Martinescu était en plein dans la lumière passant par la porte ouverte. Manœuvrer le cran de sécurité, s’assurer d’un appui solide, viser calmement, tirer… et Martinescu reçut un projectile dans la cuisse gauche. Il poussa un cri, mais ne tomba pas. Je tirai une seconde fois. Dans la fesse gauche. Il tomba, avec un soupir rauque, lâcha ce qu’il avait dans ses mains. Alexandru et Silviu restèrent comme pétrifiés. Je devais intervenir. En roumain.

 

 - Alexandru, ramasse son revolver et jette le dans une des poubelles. Les menottes, vous les mettrez à Martinescu. Il se laissera faire, sachant que j’ai encore de la munition.

 

 - C’est toi, Claudiu ? me répondit Alexandru, utilisant la forme roumaine de mon prénom. Il devait avoir reconnu ma voix. – Tu as réussi à neutraliser ce criminel, continua-t-il, bravo. Il voulait s’approprier tout le fruit de notre travail pénible et se sauver avec ! Je lui prends la carte de crédit et le papier qui nous donne accès à notre compte en banque. Et après, retour au pays ! Je vais informer les autres de ce qui est arrivé, qu’ils ne reviennent pas ici ! Nous avons un petit abri de secours. Et je ne savais pas que tu parles si bien le roumain, mais les copains m’ont dit : il se comporte souvent comme s’il nous comprenait. Finalement, un bonjour de la part de ma sœur Elisabeta, elle parle souvent de toi. Je vais lui dire ce que tu as fait pour nous !

 

 Pendant Alexandru parlait, Régnier et Iancu étaient sortis de la porte forcée. Je restai encore allongé avec mon arme, prêt à tirer – on ne sait jamais… Sans le vouloir, je devais penser à Donald, ce fils de fabriquant d’armes canadien. Quand l’un avait une arme, avait-il dit, il peut être bon que l’autre en ait une aussi. Il avait un peu raison, finalement. Que la vie est donc compliquée !

 

 La fille qui était venue tout à l’heure n’avait pas bougé. Je pouvais voir ses pieds, en regardant par-dessous la voiture. Elle était le seul témoin de mes coups de feu, et je tenais à ce qu’elle ne me vît pas. Car Martinescu pourrait raconter, par la suite, qu’il ne voulait que nous rendre une visite amicale, qu’il avait même l’intention de dire à Régnier que son enlèvement était une regrettable erreur, qu’il voulait le laissait partir – et que ce méchant Claude aurait titré sur lui, l’aurait gravement blessé. Dans ce cas, l’insupportable Menier m’aurait condamné à rester dans une maison de redressement où j’aurais dû végéter pendant de longues années.

 

 Je restai donc sous la voiture et m’adressai à la fille :

 

 - S’il te plaît, grande fille, va trouver quelqu’un qui pourra alerter la police. Qu’ils viennent avec une ambulance pour chercher le blessé. Tu peux leur raconter tout ce tu as vu ici.

 

 - Ça sera fait. Je demanderai à ma mère de téléphoner, me répondit la fille. Elle disparut.

 

 Alexandru et Silviu s’étaient occupés du révolver de Martinescu et avaient traîné celui-ci jusqu’à l’emplacement des ferrures en demi-cercle qui servent à garer les vélos. Ils l’y attachèrent à l’aide des menottes. Martinescu protesta et se défendit, mais les deux grands garçons arrivèrent facilement à le maîtriser. Alexandru me parla ensuite :

 

 - Claudiu, pouvons nous entrer dans l’appartement, pour chercher les affaires qui nous appartiennent, et aux autres, ou pour les mettre dans la cachette que nous avons aménagé dans la cave ?

 

 - Oui, mais faites vite, j’ai dit à la fille qu’elle appelle la police. Je dis cela en espérant que la police n’agira pas aussi vite qu’on le voit à la télévision. 

 

 Iancu entra maintenant aussi dans l’appartement pour chercher ses quelques affaires personnelles. J’informai Régnier de ma crainte d’être découvert comme celui qui a tiré sur Martinescu et des possibles conséquences.

 

 - Tu sais, me répondit-il, mon père a d’excellents avocats. Mais quand même, je vais chercher une couverture pour envelopper le fusil qu’on amènera. S’il y a enquête, on devra dire qu’on se souvient plus.

 

 Régnier avait trouvé un téléphone portable dans le bureau de Ionescu. Dès que nous étions sortis de l’immeuble, il appela chez lui, après m’avoir informé qu’un fils de bonne famille appelle, dans son cas, la famille et non pas la police.

 

 - Ici Regnier Roccabo-Maltus. Grâce à l’action ingénieuse et courageuse de deux valeureux et aimables personnes, je suis libre. Je me trouve, avec mes chers libérateurs, devant le bureau de poste de la place Victor Hugo. Faites en sorte qu’on vienne nous chercher. (…) Vous allez prévenir ma mère ? J’attends. (…) Mère ! Le comportement héroïque de deux personnes, qui sont ici avec moi, m’a permis de retrouver la liberté. (…) tu viens nous chercher ? Nous t’attendons.

 

 Au bout d’un certain temps, une splendide Rolls Royce s’arrêta devant nous. Le chauffeur descendit, ouvrit l’autre porte avec un geste de parfait serviteur. J’admirai le chapeau de la dame qui descendit. Elle alla vers Régnier, le prit dans ses bras, voulait savoir, comment il avait survécu d’aussi graves adversités. Puis elle demanda à son fils, où se trouvent ses sauveurs, dont il avait parlé. Régnier nous désigna. Sa mère cherchait visiblement à cacher sa déception : elle ne s’était pas attendu à des sauveurs âgés de onze ans. Régnier nous présenta à sa mère.

 

 - Celui-là, c’est Iancu Gheorghiu, preux Chevalier de Transylvanie, qui élabora le plan permettant ma libération et qui joua un rôle décisif lors de son exécution. Et voici Claude Berger, mon camarade des Journées de Joie qui n’a pas hésité, arme à la main, de faire en sorte que ce plan aboutisse. J’estime, mère, que notre famille est infiniment redevable à ces deux personnes.

 

 - Certes, mon fils, nous ferons tout ce qui nous est possible pour nous montrer digne d’un pareil bienfait !

 

 Pendant que je m’étonnais du langage distingué de madame Roccabo-Maltus, Régnier s’adressa au chauffeur de la Rolls Royce et lui remit le fusil qui était encore enveloppé dans la couverture.

 

 - Puis-je vous demander, cher Adalbert, de faire disparaître discrètement cette arme. Elle a servi lors de ma libération, et ce, je tiens à le préciser, dans un cas de pure autodéfense.  Cependant, la présence de cette arme risque de susciter certaines questions qui nous obligeraient d’entrer en relation avec des personnes de bas niveau.

 

 Etonnant, comme les gens chics s’expriment. J’ignorais que Régnier maîtrisait ce langage. Mais le meilleur restait venir, avec cette question de madame Roccabo-Maltus :

 

 - Et vous, cher Claude, le séjour aux Journées de Joie vous a-t-il plu ? Est-ce que votre famille est aussi convaincue de l’excellente qualité de cette institution ?

 

 Elle m’avait coupé le souffle. Etre vouvoyé à l’âge de onze ans ! Heureusement Régnier vint à ma rescousse.

 

 - Mère, malheureusement Claude n’a pas de famille. Il était dans un orphelinat, et du fait de son comportement exceptionnel, la fondation Chauvin – elle prône le rapprochement social – l’a placé dans les Journées de Joie. Mais vous savez, mère, Claude est pour moi un personnage nettement plus estimable, plus aimable, même plus fréquentable que tous les autres qui ont séjourné là, avec moi.

 

 Les paroles de Régnier n’avaient apparemment pas fait que sa mère éprouve de la sympathie pour moi, car elle répondit :

 

 - Tes conditions de vie étaient malheureusement telles que tu ne pouvais être en contact avec des personnes de notre rang. Tu vas vite oublié ce désagrément et ces individus de bas niveau et de réadapter à notre milieu.

 

 - Mais mère…

 

 La mère ne voulait pas savoir ce que son fils avait à lui dire. Elle prit place dans la voiture, Régnier se mit à côté d’elle, continuant à lui parler. Iancu et moi, nous prîmes place sur les deux sièges au fond. Le chauffeur ferma les portes, monta aussi.

 

 Le voyage se termina devant un immense portail en fer forgé. Le chauffeur fit fonctionner la télécommande, le portail s’ouvrit. Je vis un parc bien entretenu. A droite du portail, un grand bâtiment d’allure simple, les logements de la domesticité, comme j’appris par la suite. Au centre du parc, une villa dans le plus pur style du nouveau riche, agrémenté de plusieurs petites tourelles. La voiture s’arrêta devant la villa, le chauffeur ouvrit les portes, nous descendîmes.

 

 Dans le vestibule on nous demanda, Iancu et moi, d’attendre. Régnier et sa mère allaient avertir la sœur de Régnier et son frère de notre arrivée. Au bout d’un bon moment ils arrivèrent. Madame Roccabo-Maltus avait dû les informer au préalable de notre bas niveau social – et Régnier avait dû protester.

 

 La petite Rebecca nous fut présenté en premier lieu. Timidement, elle nous dit : Merci pour ce que vous avez fait pour mon frère. Elle donna la main à chacun de nous, nous fit une parfaite révérence, telle qu’on la faisait à la cour du roi, dans le temps. Sa mère lui adressa un regard désapprobateur. Elle ne s’était pas attendue à tel comportement envers des garçons ayant séjourné dans un établissement pour enfants difficiles.

 

 Ensuite, c’était le tour de Frédérique, le grand frère de Régnier.

 

 - J’admire ton intelligence et ton courage, sois mon ami ! dit-il à Iancu. Et à moi, il dit :

 

 - J’admire ta sagesse et ta ténacité, sois aussi mon ami !

 

 Apparemment furieuse, madame Roccabo-Maltus sortit de la pièce, manifestant son désaccord par le bruit qu’elle faisait avec ses chaussures à hauts talons. J’en déduisis que ce qu’avait dit Frédérique était bien plus que des paroles creuses qu’on se dit entre gens du monde.

 

 Ensuite, c’était le tour de Martin Barre, le secrétaire de monsieur Roccabo-Maltus, d’entrer en action. Après nous avoir salué bien amicalement, il nous dit :

 

 - Lors de l’enlèvement de Régnier, la police en a été informée. Maintenant, nous devons déclarer qu’il est revenu, mais bien trop fatigué, ainsi que ses sauveteurs, pour pouvoir être interrogé. J’ai déjà appris qu’une arme à feu a été utilisée lors de la libération de Régnier. Si on dit cela à la police, il faut s’attendre à des interrogatoires fastidieux et inutiles. Réfléchissez à ce qu’il faut dire à la police et faites moi savoir votre décision. Je vos attends dans mon bureau.

 

 Régnier réfléchit longuement, puis il nous dit, comment il analysait la situation :

 

 - La fille, seul témoin de l’affaire, a vu comme nous avons forcé la porte, qu’ensuite Claude est sorti, qu’il s’est caché derrière la voiture. Après, elle a entendu les coups de feu. Nous ne pouvons pas raconter autre chose.

 

 Iancu ne faisait que sourire, en entendant ces mots. Sa formation cleptologique lui permettait de faire des merveilles en matière de contournement de la vérité. Comme toujours, son idée était d’une géniale simplicité.

 

 - Nous n’avons qu’à affirmer, proposa-t-il, que j’avais trouvé une clé qui nous a permis d’ouvrir la porte vers le garage. Nous serions parti, par la suite, en fermant la porte avec notre clé, pour éviter qu’un voleur penètre dans le logement. C’est tout. Ce qui est arrivé après, nous l’ignorons, et nous nous étonnons de ce qu’on nous raconte à ce sujet.

 

 Nous félicitâmes Iancu de son idée, et allâmes voir Martin Barre pour lui communiquer notre version de la libération de Régnier. Il téléphona à la police pour la transmettre. On considérait, en haut lieu, qu’il n’y avait plus rien d’urgent à faire, du moment où Régnier était libre.

 

 Ensuite, Martin Barre nous conduisit, Iancu et moi, à la cuisine, où on nous servit à manger. Quand nous avions fini, Frédérique arriva et nous demanda d’excuser le fait qu’on nous avait traité comme « domesticité subalterne » en nous faisant manger à la cuisine. Il nous amena ensuite pour nous montrer où nous allions habiter.

 

 - Vous allez habiter à la maison de la domesticité, le grand immeuble à l’entrée de notre domaine. La moitié de ce bâtiment est vide, car mon père, pour bien montrer sa fortune, l’a construit bien plus grand que nécessaire. De plus, si, à la suite d’un désastre financier, il faut congédier des domestiques, il faut leur donner une prime de départ. Au contraire, un bâtiment, on peut le vendre en pareil cas. D’où l’idée d’une maison d’une capacité excédentaire.

 

 Ce que Frédérique nous présenta, c’était un véritable appartement. Une chambre, avec salle de bain, pour chacun, en plus d’une salle de séjour avec table et fauteuils, et un petit poste de radio. Nous allions prendre nos repas dans cette salle, car il y avait, dans le bâtiment, une cuisine pour la domesticité, avec une cuisinière qui, cependant, avait ses journées libres. Mais elle cuisinait toujours à l’avance, nous n’avions plus qu’à réchauffer.

 

 Un tel luxe avait laissé Iancu sans paroles. Moi aussi, j’avais la tête qui tournait, j’arrivai juste à poser une question à Frédérique :

 

 - Mais ton père, il doit gagner énormément d’argent ?

 

 - Certes, mais puisque vous a vécu, d’après ce que Régnier m’a dit, dans un milieu de voleurs, et avez dû même participer à leurs activités, sachez que notre famille pratique des activités tout aussi malhonnêtes. Seulement, elle les pratique à une échelle beaucoup plus grande. Par exemple : Si mon père vend un gros paquet d’actions d’un certain type, les autres qui possèdent de ces actions, vont penser qu’il sait que ces actions vont perdre en valeur, et vont vendre les leurs aussi. Mon père connaît d’ailleurs un journaliste qui – contre rémunération discrète – va publier une rumeur correspondante dans son journal. Après, quand du fait de la vente massive, l’action a perdu beaucoup de sa valeur, mon père achète un gros paquet et gagne ainsi assez pour financer notre luxe pendant quelques mois. Bien, en réalité la chose est un peu plus compliquée, et il y a encore d’autres façons de gagner de l’argent d’une manière immorale, néanmoins parfaitement légale. Mais, puisque nous parlons argent, Régnier a parlé à Mère d’argent de poche pour vous. Elle est d’accord sur le principe, mais elle veut que Père fixe le montant. Demain il rentre de son voyage, mon frère et moi, nous allons le travailler de façon profitable, pour vous.

 

 - Iancu appréciera, répondis-je à Frédérique. Il aimerait bien envoyer un peu d’argent à sa famille, en Roumanie.

 

 - Excellente idée ! affirma Frédérique. Pour une campagne de publicité pour la firme de mon père. Important don d’argent de la part du généreux Roccabo-Maltus pour les pauvres, mais méritants parents du courageux sauveurs de son fils… Iancu, un chèque pour ta famille, tu l’auras en plus de ton argent de poche.

 

 Frédérique nous présenta ensuite aux domestiques et nous fit faire le tour du parc. Le soir, on nous servit un excellent dîner avec un copieux dessert. Après, nous restâmes dans notre salle de séjour en évoquant les faits de la journée. Nous étions bien fatigués de tous ces événements. Au moment où je voulais souhaiter bonne nuit à Iancu, il se mit tout d’un coup à parler roumain.

 

 - Claudiu, ce qui m’est arrivé aujourd’hui, jamais je n’aurais osé d’en rêver. Sans toi… Bonne nuit.

 

 Il se leva et alla dans sa chambre. Je ne devais apparemment pas voir qu’il était proche de larmes.

 

 

 

 Personne ne nous réveilla, le lendemain matin, mais du fait de l’environnement inhabituel, nous étions débout assez tôt, bien que nous étions encore en vacances. Je suis allé me promener, Iancu écrivait une longue lettre à ses parents. A l’heure du dîner, Régnier vint nous voir avec le journal du soir. « Mystérieux coups de feu et arrestation d’un criminel », tel était le titre de l’article qu’il nous montra. Je lis :

 

 « Hier matin, la police a réussi à arrêter un dangereux criminel, qu’elle recherchait depuis longtemps. Il s’agit d’Andrei Botezariu, alias Martinescu, alias Chevalier, alias Charpentier. Il est accusé – entre autres – de la participation à des attaques de transports d’argent, à un enlèvement de mineur avec demande de rançon, et de nombreuses escroqueries. Il a été trouvé à la suite d’un appel téléphonique émanant d’un immeuble d’habitation, dans le garage duquel il gisait, ligoté et légèrement blesse par une arme à feu de petit calibre. D’après l’unique témoin, une fille de treize ans, il était entré dans le garage en compagnon de deux jeunes, et il avait visé, avec son revolver, une porte. Derrière cette porte se trouvaient des gens qui venaient tout juste de la forcer. Tout laisse supposer qu’ils avaient été enfermés. La relative obscurité, régnant dans ce garage, ne permit pas au témoin de voir exactement ce qui s’était passé ensuite. Elle croyait avoir aperçu une petite personne, armé d’un fusil, sortir de la porte. Se cachant sous une voiture, cette personne tira deux fois sur l’homme armé d’un revolver, lequel tomba. Elle donna ensuite, dans une langue étrangère, des ordres aux des jeunes accompagnateurs du criminel. Ils le ligotèrent et l’immobilisèrent, puis ils disparurent. D’après sa voix, la personne ayant tiré était une femme. Elle pria finalement, dans un français parfait, la fille qui était témoin, d’appeler la police. Celle-ci, après avoir investi les lieux, trouva, dans l’appartement derrière la porte forcée, une seule personne : un certain Florin Lopesco qui y était enfermé dans une pièce. C’était le locataire de cet appartement. Il est encore interrogé à l’heure où nous mettons sous presse. »

 

 Je respirai. Plusieurs fois. Soulagé.

 

 - S’ils cherchent une femme, ils vont pas s’apercevoir de si tôt que c’était moi qui avais tiré. Je’ai donc rien à craindre de la part des hommes de main de Martinescu. La fille qui a témoigné, elle a dit ça pour me protéger, ou elle m’a vraiment pris pour une femme ?

 

 - Quoi qu’il en soit, intervint Régnier, ils la cherchent, cette femme. Là, continue à lire.

 

 « Cette femme qui a permis, par son intervention inattendue, l’arrestation de Andrei Botezariu, pose un énigme à la police. Personne ne semble l’avoir vue, ni dans l’immeuble, ni dans le voisinage. »

 

 - Et de nous, m’étonnai-je, de ta libération, il en est pas question ?

 

 - Si, page suivante. Voici, lis !

 

 « Il nous a été signalé, lisais-je, que la police a réussi à libérer le jeune Regnier Roccabo-Maltus, kidnappé – avec demande de rançon – par Andrei Botezariu, alias Martinescu, alias Chevalier, alias Charpentier, l’arrestation duquel a été mentionnée page précédente. La libération du jeune garçon, nous signale-t-on, n’aurait guère été possible sans l’aide courageuse, efficace et déterminante de deux de ses compagnons d’infortune. Il s’agit de deux garçons de onze ans, qui par leur intervention rapide, bien conçue et intelligente ont grandement facilité le travail de la police. Pour protéger ces héroïques enfants des membres de la bande de kidnappeurs se trouvant encore en liberté, leurs noms ne seront pas mentionnés, et leurs méthodes – admirablement géniales et relevant d’une étonnante maturité – ne seront pas dévoilées. »

 

 - Ils ont réussi à dire du bien de nous sans dire du mal de la police, commentai-je. Et cette collection de qualificatifs !

 

 

 

 Monsieur Roccabo-Maltus était revenu, dans la matinée, de son voyage. Dans l’après-midi, son secrétaire, Martin Barre, nous fit venir dans la salle d’attente précédant le bureau de son patron. Impressionnante, cette salle d’attente. Au moins dix personnes, assis dans d’élégants fauteuils de cuir, pouvaient attendre là pour être appelé à l’audience solennelle. Martin Barre attira notre attention sur le fait que nous devions être fiers d’être reçus personnellement par monsieur Roccabo-Maltus.

 

 - Monsieur Roccabo-Maltus est très occupé. Néanmoins, il vous recevra brièvement. En ce moment, il est retenu par une importante communication téléphonique. Aussitôt qu’il l’aura terminée, il vous fera venir. En attendant, connaissez-vous l’homme sur cette photo ? Il nous montra une photo d’identité.

 

 - Il nous est connu, répondis-je, sous le nom de Martinescu, mais il paraît que son vrai nom est Andrei Botezariu.

 

 - Exact. Il y a quelques mois, il était entré en relation d’affaires avec nous. Son comportement, cependant, n’était pas franc, je dirai même malhonnête, si bien que monsieur Roccabo-Maltus mit fin à l’affaire. Comme Andrei Botezariu avait l’air de considérer cela comme un affront, il a dû se rendre compte de l’adresse et des relations avec le monde de la finance de monsieur Roccabo-Maltus. La perte financiére qu’il a dû subir de ce fait, il voulait certainement la compenser par l’enlèvement de Régnier et la demande de rançon. Mais gace à votre intervention…

 

 Une sonnette se fit entendre, Martin Barre nous conduisit dans le bureau de son patron. Ce bureau me parût encore bien plus impressionnant que la salle d’attente. Je dirai même que je n’ai jamais encore eu une pareille impression de solennité, sauf en entrant dans une cathédrale.

 

 Monsieur Roccabo-Maltus était assis derrière un immense bureau. Il se leva, contourna ce bureau et donna la main à chacun de nous. Il nous remercia de ce que nous avions fait pour son fils, prononça quelques paroles élogieuses quant à notre courage, notre adresse, notre détermination. Quand il nomma le montant de notre argent de poche, je sus que Régnier et Frédérique avaient bien préparé le terrain. Après avoir informé Iancu qu’il avait ordonné qu’une somme d’argent (montant non spécifié) allait être envoyé à ses parents, il dit encore que son avocat allait s’occuper de son permis de séjour. Il aurait aussi fait demander aux services de jeunesse de nous laisser habiter dans son domaine. Puis il nous congédia, avec ses « remerciements réitérés ».

 

 Le soir, Régnier nous demanda, comment l’audience solennelle c’était passée. Nous lui racontâmes que son père nous avait à chacun donné la main, après s’être levé et contourné son bureau.

 

 - Levé et contourné son bureau ? s’étonna-t-il. Il ne fait ça d’habitude seulement que pour des gens qui pèsent au moins vingt millions !

 

 - Au moins vingt millions ! Iancu et moi s’écrièrent en même temps. Il nous fallait un bon moment avant de comprendre ce que cela signifiait. Nous communiquâmes à Régnier ensuite le montant de notre argent de poche en le félicitant du travail accompli et en le priant de transmettre nos remerciements à son frère.

 

 Je suppose que c’étaient aussi Régnier et Frédérique qui avaient parlé à leurs parents de nos vêtements, peu convenables à notre entourage. En effet, je portais toujours le pantalon à poches immenses des « assistants ». Régnier nous présenta  la « dame de compagnie » qui nous emmena faire des emplettes. Elle n’était pas enchantée de cette tâche, si bien qu’elle ne nous laissait guère le temps de choisir. Néanmoins, Iancu se montrait absolument enchanté de ce qu’il avait eu. Très fier, il me montra ses richesses qu’il avait répandues partout dans sa chambre. Quant à moi, la dame de compagnie m’avait fait prendre des chemises dont je trouvais le col trop raide, une culotte courte dont les ourlets aux jambes me grattaient dans le creux des genoux, et des chaussures qui me frottaient désagréablement les gros orteils. Et je m’en voulais surtout d’avoir oublié de demander des lacets blancs, pour mettre en ordre les basquettes que je portais toujours le plus souvent.

 

 

 

 Régnier venait souvent nous voir, les jours suivants. Il nous parlait, entre autres, des méthodes qui avaient conduit à l’enrichissement de sa famille.

 

 - Figurez-vous que quelqu’un à une idée d’une nouveauté – une imprimante légère, une cage d’oiseau facile à fabriquer, une lampe qu’on allume en claquant simplement des doigts – mais n’a pas l’argent pour fabriquer. Mon père se rend comte de la rentabilité de la affaire et investit, c'est-à-dire lui prête de l’argent. En contrepartie, il reçoit une partie du bénéfice, obtenu lors de la vente de l’objet. Au bout de quelques années, ça lui a rapporté deux fois ce qu’il a investi. En réinvestissant cette somme, il aura, au bout de quelques années, quatre fois la somme de départ, puis huit fois plus, et si ça s’étend sur plusieurs générations, comme chez nous, une multiplication par 16, 32, 64, 128, 256, est parfaitement possible.

 

 - Et toi, commentai-je, tu as l’intention d’augmenter la richesse de la famille de la même façon ?

 

 - Je voudrais devenir médecin, et Frédérique s’intéresse au métier d’architecte. Si jamais on aboutissait, notre sœur Rebbeca devra se marier avec quelqu’un issu d’une famille de riches et de fiers de l’être. Vaut mieux pas.

 

 - Si les riches, demanda Iancu, encaissent, comme tu le dis, une partie de plus en plus importante de l’argent disponible, il en restera de moins en moins pour les autres ?

 

 - Exact, concéda Régnier, bien que l’inflation corrige un peu. Mais néanmoins, la différence entre riches et pauvres va toujours augmenter. Ce n’est pas juste, mais personne n’a encore trouvé mieux. Sauf : Tout casser, pour que personne n’ait plus rien, et le jeu de monopoly puisse alors recommencer.

 

 

 

 Les vacances d’été allaient se terminer dans deux semaines. J’avais demandé que Iancu puisse fréquenter la même école que moi. Certainement pas la noble école privée de Régnier et Frédérique, mais Martin Barre nous a inscrit pour la sixième du collège de notre quartier.

 

 Iancu parlait certainement bien français – et même parfois avec volubilité – mais son orthographe était encore assez faible. Martin Barre avait trouvé un étudiant qui donna à Iancu des leçons particulières.

 

 Le jour de la rentrée, chacun devait se présenter, puisque ceux qui se connaissaient déjà n’étaient pas nombreux, dans notre classe. C’est Iancu qui fournit la présentation la plus brillante. Il disait qu’il était originaire du fin fond de la Transylvanie et qu’un de ses arrière-grand-pères avait été un vampire. Pour autant, il n’avait jamais encore éprouvé l’envie de mordre quelqu’un dans le cou pour sucer son sang. Ça pourrait néanmoins lui arriver, si quelqu’un se montrait très méchant avec lui. La morsure provoquerait, dit-il encore, chez la victime, un agrandissement du nez et des oreilles ainsi que la chute des cheveux. Avec ce discours, Iancu obtint le respect des garçons et l’admiration des filles. Il ne mentionna jamais, à l’école, sa formation cleptologique et ses activités correspondantes.

 

 Nous allions toujours ensemble à l’école. Chemin faisant, Iancu tenait toujours à me parler en roumain. Pour que je ne l’oublie pas, disait-il.

 

 Un dimanche, nous rendîmes, après avoir pris rendez-vous, visite à nos anciens camarades de l’Escale du Destin. Régnier me conseilla d’offrir un bouquet de fleurs à Constance, le jardinier du domaine allait le préparer pour moi. Je pensai qu’il serait plus convénable d’acheter des fleurs avec mon argent de poche, ce que je fis.

 

 Le directeur de l’Escale du Destin avait parlé aux enfants de l’établissement de notre « héroïque comportement » - ils nous ont rapporté cela – et les avait exhorté à nous imiter. Tous nous regardaient avec une grande curiosité, de ce fait. Quand je remettais mon bouquet de fleurs à Constance, elle rougissait légèrement. Voyant cela, un des grands garçons dit :

 

 - On voit que ça déteint rapidement, les bonnes manières des gens chics !

 

 Iancu parlait surtout à Petru et à Vasile, les camarades qui avaient habité avec nous dans notre chambre. En roumain, bien entendu, mais comme ils parlaient très vite, je n’ai pas compris grand’chose.

 

 

 

  Quelques jours après cette visite, Frédérique me dit que certains camarades de sa classe avaient des téléviseurs bien plus modernes que le sien. Il aurait informé son père de ce fait. Pourquoi il m’avait dit cela, je ne le compris que le lundi suivant, quand un employé de la maison demanda à Iancu où il devait le mettre, le « vieux » tétéviseur de Frédérique. En fait, il nétait pas vieux du tout, cet appareil à écran plat et à décodeur de satelitte. Quand Iancu me dit, quels jours lus tard, que Régnier lui avait parlé des ordinateurs très modernes de certains de ses camarades de classe, je savais ce qui allait arriver.

 

 Les devoirs pour l’école, nous les faisions toujours ensemble. J’aidais Iancu pour le français, et il m’aidait pour les mathématiques. Ce encore, quand le majordome nous avait dit que l’instrument de musique japonais, qui se trouvait dans la salle de musique du bâtiment principal, risquait de donner à tout visiteur une certaine impression de pauvreté. Il nous demanda, si nous le voulions. Iancu en était enchante. Chaque minute libre, il la passait à pianoter sur l’engin, en écoutant cependant toujours sa musique avec des écouteurs, sauf quand je lui demandais de me laisser entendre.

 

 Ce qu’il me fit entendre alors, c’était des mélodies de son pays. Il y en avait des bien tristes, mais aussi des parfaitement joyeuses. Toutes avaient cependant une sorte de tonalité commune. Elle me plaisait tellement, sa musique, que j’en parlais à Régnier. Il voulut écouter aussi. Résultat : Iancu eut droit à des leçons de musique. Cela ne l’empêcha pas de s’occuper fréquemment de l’ordinateur et d’étudier longuement le livre que nous avions reçu avec. Il n’en parla pas beaucoup. Mais néanmoins, j’espérais qu’il me donnerait un cours d’informatique dans un prochain avenir.

 

 

 

 Pour la police, l’histoire de la libération de Régnier de ses kidnappeurs semblait contenir encore un point obscur : la femme, dont l’unique témoin aurait parlé, et qui aurait tiré sur cet Andrei Botezariu, alias Martinescu. Par respect à la famille Roccabo-Maltus, on ne nous convoqua pas, mais nous envoya quelqu’un qui devait nous interroger, Iancu et moi. Régnier, issu d’une famille respectable et souffrant encore des suites de sa détention, ne devait pas être interrogé.

 

 Celui qu’on nous avait envoyé, c’était un homme encore assez jeune, fraîchement sorti de l’école de police. Il se présenta comme Lucien Lafond et nous avoua que c’était la première fois qu’il avait à interroger des témoins. Au moyen d’un dictaphone, il nous fit entendre, ce qu’avait dit la fille qui était venue dans le garage.

 

 « J’ai vu une personne de petite taille – guère plus grande que mon petit frère, qui a dix ans – sortir de la porte qui avait été forcé. Je crois que c’était un garçon. Il avait un petit fusil à la main. Il s’allongeait derrière une voiture qui stationnait là, tout prés de la porte fracturée. Quand l’homme portant le révolver menaçait de tirer sur la porte, le garçon a fait feu deux fois. L’homme au revolver est tombé. Celui qui avait tiré a ensuite parlé, dans une langue étrangère, avec les deux jeunes qui avaient accompagné celui qui était blessé. Il a dit un nom ressemblant à Alexandre. Je ne sais pas qu’il a dit ensuite, mais à la fin il a dit un nom semblable à Elisabeth.

 

 Monsieur Lafont arrêta le dictaphone et me transperça de son regard inquisitorial.

 

 - Cette Elisabeth, est-ce elle la femme qui habitait avec vous dans cet appartement et qui a tiré sur Andrei Botezariu, alias Martinescu ?

 

 Cela nous faisait rire.

 

 - Non, répondis-je. Elisabeta est la petite sœur d’Alexandru. Elle a neuf ans. Ça doit être Alexandru qui est venu accompagner Andrei Botezariu, alias Martinescu, et il a dû parler de sa sœur à la dame qui a tiré.

 

 Bien inutilement, Iancu ajouta :

 

 - Elisabeta, elle avait un peu le béguin pour Claude.

 

 Lucien Lafond se trouva visiblement déçu par ces réponses. Il continua néanmoins son interrogatoire.

 

 - Je vous demande d’écouter le reste du témoignage de la fille. Peut-être vous y trouverez un élément qui nous approchera de la vérité.

 

 Lafond remit son dictaphone en marche. Dans ce qui suit, « I » désigne les paroles de l’interrogateur « T » celles du témoin.

 

 T : Le garçon qui avait tiré, a dû donner ensuite des instructions, toujours en langue étrangère, aux deux grands qui étaient venus avec l’homme. Ils lui ont mis les menottes, et l’ont attaché là on gare les vélos. Ensuite, le garçon m’a demandé, en bon français, de faire appeler la police.

 

 I : Mais ce n’est pas croyable ! Un enfant qui aurait parfaitement parlé le roumain – c’était la langue étrangère – et français, qui aurait su manier une arme à feu, et qui aurait eu de surcroît, assez d’autorité pour que les grands garçons lui obéissent ?

 

 T : Je vous raconte les choses telles qu’elles me sont apparues !

 

 I : Mais je ne peux pas mettre ça dans mon rapport ! Un petit garçon qui aurait… Je suppose que tu parles d’un garçon puisque tu as entendu une voix claire ? Il ne serait pas beaucoup plus vraisemblable qu’il s’était agi d’une femme ?

 

 T : Une petite femme mince, parlant avec une voix enrouée ? Oui, si vous voulez absolument mettre ça dans votre rapport.

 

 - Ça s’appelle faire pression sur un témoin ! affirma Iancu, à qui on n’avait pourtant rien demandé.

 

 Pas du tout impressionné par cette remarque, Lafond continua à faire fonctionner son dictaphone.

 

 I : As-tu remarqué autre chose de particulier sur cette personne ?

 

 T : Oui. A un moment où elle s’était reculée un peu, j’ai vu qu’elle avait un lacet blanc dans une de ses chaussures blanches, et un noir dans l’autre.

 

 Je sentais comme le regard de Lafond glissait lentement le long de mes jambes pour s’arrêter sur mes chaussures. Le moment après, il me regardait décontenancé, avec une expression d’incrédulité.

 

 - J’avoue, balbutiais-je. J’avoue tout.

 

 Sans écouter ce que j’avais dit, Lafond me demanda :

 

 - Tu parles donc le roumain ?

 

 - On peut en apprendre un peu. Voyez Iancu. Il est à peine deux ans en France, et il utilise des expressions comme « faire pression sur un témoin ».

 

  - C’est différent. Il vivait en France, donc dans un environnement lui facilitant l’apprentissage de la langue.

 

 - Et moi ? J’ai séjourné pendant une année dans une chambre où il y avait, en dehors de moi, que trois roumains. J’ai essayé de leur apprendre le français, et comme ils étaient très gentils, en échange ils m’ont appris un peu de roumain. Ne serait-ce que leur collection de gros mots – pour un garçon de mon âge, à ne pas rater – très imressionant et instructif !

 

 - Claude aime se vautrer dans des terminologies grivoises, remarqua Iancu. Où Iancu a-t-il bien pu apprendre ces mots ? A la télévision ? Pas du tout impressionné par ce vocabulaire distingué, Lucien Lafond continua à me poser des questions.

 

 - Et tes amis romains t’ont aussi appris de te servir d’une arme à feu ?

 

 - Non. C’était aux Journées de Joie, séjour de vacances pour gosses de riches. J’y étais cet été grâce à la fondation Chauvin. Elle est pour le rapprochement social, la fondation. J’y étais logé avec Regnier Roccabo-Maltus – vous connaissez l’histoire – et avec Donald Chevalier, du Canada, fils d’un fabricant d’armes. Ce Donald disait toujours que nous, les Européens, avions pas assez d’armes, que nous savions pas nous servir d’armes. Alors, il m’a fait travailler. J’aimais pas tellement, bien que j’avais de bons résultats, au stand de tir. Maintenant, je pense qu’il avait pas tout à fait tort, Donald. La vie est compliquée, vous savez.

 

 - J’ai l’impression qu’il t’arrive les choses les plus étranges. Mais comment tu expliques qu’il t’a obéi si facilement, cet Alexandru ? Il doit avoir quatre ans de plus que toi ?

 

 - Cinq. Moi onze, lui seize. Et obéir, c’est pas tellement ça. On était de bons copains. Je l’ai souvent accompagné. Lui volait, et il me donnait à garder les choses qu’il avait prises, pour qu’on les trouve pas sur lui. Une fois, il se serait presque fait attraper, mais je suis arrivé à le sauver. A partir de là, j’étais son copain. Et comme les autres, il en avait marre, de voler les gens. C’est que Andrei Botezariu, alias Martinescu, le grand chef, il les obligeait à voler, puis il leur prenait ce qu’ils avaient péniblement récolté. Il les menaçait de s’en prendre à leurs familles, s’ils obéissaient pas. Alexandru devait être plus qu’heureux de voir son grand chef par terre, prêt à être livré à la police. Il l’a d’ailleurs attaché au support de vélos sans que je le lui dise.

 

 - Mais pourquoi tu as dit « j’avoue » quand il était question de tes lacets ? Faire feu sur quelqu’un qui menace de tirer avec son revolver, ce n’est pas répréhensible !

 

 - Peut-être. Mais si, par la suite, devant le tribunal, Andrei Botezariu, alias Martinescu déclare qu’il voulait seulement rendre une visite amicale a Regnier Roccabo-Maltus, lui dire que son enlèvement était une erreur, qu’il était libre. Mais ce méchant Claude, il avait fait feu sur lui, l’avait gravement blessé…

 

 - Mais le témoin l’avait vu avec le révolver à la main, l’a entendu menacer de tirer ! Si Claude a tiré, c’était pour protéger la vie d’autrui !

 

 - Pression sur témoin, objecta Iancu. Le revolver, la menace, ça peut avoir été « suggéré » au témoin avant l’interrogatoire. L’enregistrement du témoignage montrera au tribunal que le témoin est assez facilement influençable.

 

 Le policier réfléchit un moment. Puis :

 

 - On m’a dit, à l’école de police, que des témoins pensent parfois plus loin que celui qui les interroge. Je ne pensais cependant pas que cela me serait confirmé par des enfants de onze ans. Maintenant, il est peu probable qu’un avocat de Andrei Botezariu, alias Martinescu, procédera comme Claude le dit. Mais faut aussi penser aux complices du personnage qui sont éventuellement encore en liberté et qui risquent de s’en prendre à Claude, si ils savent que c’est lui qui a tiré. Alors, on ne va rien changer : La version officielle sera toujours que Iancu a trouvé la clé de la porte vers le garage, vous vous êtes sauvé et vous ne savez rien de ce qui s’est passé par la suite. Par ailleurs, on va considérer Claude comme témoin à protéger. Je vais donc demander aux autorités compétentes de maintenir la version officielle, selon laquelle c’est une mystérieuse femme qui a tiré. Version beaucoup plus crédible, d’ailleurs, que celle d’un enfant exercé au tir et parlant le roumain aussi bien que le français. Ne parlez pas, pour autant, trop autour de vous, de ce que vous avez fait.

 

 Nous remercions l’aimable policier qui prétendait, sincèrement, que c’était à la police de nous remercier d’avoir aidé à l’arrestation d’un criminel recherché depuis longtemps. Il nous donna ensuite la main en affirmant que cela avait été un plaisir des s’entretenir avec des garçons aussi courageux, intelligents, aimables, raisonnables, gentils, actifs, dévoués – et j’en oublie – que nous.

 

 

 

 Une semaine après ces événements, Régnier nous montra un article de journal, selon lequel le riche financier et noble philanthrope Roccabo-Maltus avait envoyé un généreux don, sous forme d’une forte somme d’argent, à la méritante famille du courageux sauveteur de son fils. Régnier nous expliqua que son père avait chargé une agence, en Roumanie, de remettre solennellement ce don à la famille de Iancu.

 

 Quelques jours plus tard, Iancu reçut une lettre de ses parents. Une grande enveloppe, d’où il sortit un journal roumain, dans lequel se trouvait un long article, commentant le « noble geste » de monsieur Roccabo-Maltus. Il y avait aussi, dans cette lettre, une photo que Iancu regardait intensément. Il me la montra, et j’y vis deux filles, une petite et une plus grande, devant un couple d’adultes.

 

 - Ce sont mes parents, me dit-il, et mes sœurs, Nicoleta, la petite et Tatiana, la grande. Et regarde les robes qu’elles portent ! Mon père a dû les acheter avec l’argent reçu !

 

 Je vis de très jolies robes brodées, quelque chose de traditionnel, certainement.

 

 - C’est sublime, répondis-je. Chez nous, les filles ne portent pas d’aussi belles robes.

 

 - Tu sais, peu avant que je quittais ma famille, Tatiana m’avait parlé d’une telle robe. Beaucoup top cher, pour nous, évidemment. Mais après, elle m’a dit qu’elle avait rêvé d’une princesse qui portait une telle robe. Et maintenant, c’est elle, la princesse ! Oh, Claude…

 

 Il prit ma main, la serra très fort. C’était la première fois qu’il faisait cela, le contact corporel amical n’était absolument pas son genre. Puis, une larme tomba sur le journal. Il l’essuya aussitôt, puis me serra encore une fois la main, très fort !

 

 

 

 Nous nous habitions peu à peu à notre vie agréable, presque luxurieuse. L’école ne me posait pas de problème et à Iancu non plus, bien qu’il travaillait aussi ses leçons de musique et qu’il trouvait néanmoins le temps de se servir de l’ordinateur de Régnier et d’étudier dans le livre qu’il avait reçu avec. En octobre, il reçut une lettre lui apprenant que ses parents avaient trouvé du travail. On embauche volontiers les parents d’un garçon célèbre, lui écrivait son père.

 

 Au printemps, je fêtais mon douzième anniversaire, et celui de Iancu arriva quelque temps plus tard. A cette occasion, Frédérique nous déclara qu’il avait fait une opération financière très profitable, bien que moralement douteuse. Son père l’en avait félicité et lui avait même permis d’utiliser à sa guise une partie du bénéfice. Il proposa des vacances d’été en Roumanie, mais seulement pour Iancu et moi, car pour Régnier, qui aurait bien voulu venir aussi, ses parents craignaient toujours un enlèvement. De plus, sa mère estimait qu’on ne pouvait pas envoyer un fils de bonne famille dans un pays aussi arriéré.

 

 Iancu se réjouit énormément de la perspective de revoir son pays et ses parents. Il m’expliqua, ce que j’allais voir et me parla des personnes que j’allais rencontrer. En plus, il me conseilla de rafraîchir mes connaissances linguistiques. Je devais non seulement améliorer mon vocabulaire mais aussi apprendre, comment on écrit le roumain. Car après mon retour, je devrais écrire à ceux dont j’aurais fait la connaissance.

 

 Nous dûmes d’abord nous procurer des livres scolaires, pour moi une grammaire de la langue roumaine, et pour Iancu, qui avait manqué deux ans d’école roumaine, de quoi lui permettant de rattraper ce qu’il n’avait pas appris.

 

 Nous essayâmes d’abord de nous procurer les livres à une librairie de la ville. Ce que nous y trouvions, ce n’était rien d’autre que des questions stupides, auxquelles Iancu répondit que je serais un Français de Roumanie et lui un Roumain de France.

 

 Nous reçûmes finalement nos livres à la suite d’une commande par Internet. Je retrouvai alors ce que j’avais déjà vu dans le dictionnaire que madame Pascal m’avait donné à l’Escale du Destin : de accents roumains qui naviguent, comme des petits bateaux, au-dessus de certains voyelles. Les livres me rappelaient aussi que les Roumains mettent des cédilles non seulement sous les c, mais aussi sous les s et sous les t.

 

 

 

 Nous partîmes le premier jour des vacances. Le voyage se déroula sans incident, l’agence avait tout prévu. La dernière partie, de Brasov jusqu’au village de Iancu, se passa en autocar.

 

 Nous étions étonné que tout un comité de réception nous attende. Près de vingt personnes, avec, en tête, le maire du village. L’agence l’avait informé de l’heure de notre arrivée. Tout d’abord, les parents et les sœurs de Iancu nous saluèrent. Iancu avait droit à des embrassades, sa mère pleurait de joie. Moi, j’étais également accueilli avec joie, et examiné avec la curiosité qu’on doit à quelqu’un venu d’aussi loin.

 

 Ensuite, l’allocution de monsieur le maire, dans lequel il insista sur le comportement héroïque de l’enfant méritant du village qui, contrairement à certains autres, ne cherchait pas à s’enrichir en volant autrui mais qui, avec courage et détermination, n’a cherché qu’à faire le bien et qui, de ce fait, avait été largement récompensé. Moi aussi, je reçus ma part de ce chant de louanges : …qui a accepté d’être l’ami de ce garçon étranger, qui lui a appris sa langue tout en apprenant la sienne, et qui l’a toujours aidé et soutenu, même dans les conditions les plus difficiles.

 

 Le maire ayant parlé assez lentement, j’avais presque tout compris. Ensuite, c’était le tour de Iancu. Il remercia, avec quelques mots, les habitants du village du merveilleux accueil. Il chercherait à être digne de l’honneur qu’on lui avait fait. Ensuite, il se tourna vers moi :

 

 - A ton tour ! Quelques mots !

 

 Mais jamais encore j’avais dit la plus petite phrase devant tant de monde ! Surtout pas en roumain ! Alors je répétais plus ou moins ce que Iancu avait dit :

 

 - Nous ne nous attendions pas à un accueil aussi grandiose. Nous sommes aussi surpris par l’amabilité avec laquelle nous sommes reçu. Je vous dis merci à vous tous !

 

 Aussitôt que j’avais terminé, Nicoleta, la petite sœur de Iancu, se mit à applaudir frénétiquement – et tous les autres suivirent. Le maire s’approcha ensuite de moi, et me dit (en français !) qu’il rencontrait quelque fois des français adultes qui parlent un peu de roumain, mais il s’étonnait que cela puisse être le cas d’un garçon de douze ans, et en plus si bien ! Qui m’avait appris cela, voulait-il savoir.

 

 - Iancu m’appris le romain. C’était, en quelque sorte, un échange d’informations. Je lui apprenais le français, lui m’apprenait le roumain.

 

 Le soir, c’était le dîner chez les Ghorghiu. A cette occasion, le père de Iancu me racontait qu’une agence avait reçu, de la part de notre bienfaiteur – Frédérique, en l’occurrence – une forte somme d’argent avec la mission de rendre notre séjour agréable. Entre autres, par un généreux don à la communauté du village. D’où la grandiose réception par le maire. De plus, monsieur  Gheoghiu nous apprit que l’agence avait loué une chambre pour nous. Elle n’aurait pas le niveau de confort dont nous aurions l’habitude en France, mais il n’y aurait pas mieux dans le village.

 

 En fait, la chambre était bien aménagée et surtout parfaitement propre. Cuvette et broc, pour se laver, mais des couvre-lits superbement brodés. Par contre, les toilettes se résumaient à un édifice en planches, dans la cour. Au sujet douche, Iancu me dit :

 

 - Il y a une rivière là bas, presque aussi bien que la douche. C’est là que j’ai appris à nager, il y a quatre ans. Et autre chose : raconte pas que nous avons, en France, chacun une chambre avec cabinet de toilette et douche. On te le croira pas, ici, les gens penseront que tu exagères pour paraître mieux situé que tu l’es.

 

 Les jours suivants, Iancu me faisait faire le tour de son village et des environs. Souvent, Nicoleta, sa petite sœur de dix ans, nous accompagnait. Elle ne cessait pas de raconter les choses les plus diverses et inventa, pour moi, des sobriquets toujours drôles, difficilement prononçables et intraduisibles. Tatiana, sa grande sœur, se comportait par contre toujours comme une dame.

 

 Au quatrième jour de notre séjour, Alexandru nous rendit visite. Bien qu’il habitait plusieurs villages plus loin, la nouvelle de notre venue était parvenue jusqu'à lui. Il venait avec le vélo qu’il avait pu s’acheter, dit-il, avec son « salaire ». Il me transmit le bonjour de sa sœur Elisabeta et nous informa que le petit Vlad – celui qui passait entre les barreaux devant les fenêtres – habitait dans un autre village des environs. Il nous raconta aussi que leur chef, Ionescu, avait été bien contant d’être débarrassé de Martinescu et qu’il avait, après avoir réussi à ramener tout le monde en Roumanie, donné à chacun sa part du « gain ».

 

 Nous nous décidâmes de rendre visite à Vlad, puisque un voisin, devant faire une livraison quelques villages plus loin, nous proposa de nous amener avec sa voiture (tractée par des chevaux). L’aimable voisin nous déposa à l’entrée du village de Vlad puis continua sa route. Demandant notre chemin à des passants, nous arrivâmes rapidement là où Vlad habitait. Nous le vîmes devant la maison, jouant avec des copains. Lorsqu’il nous aperçut, il se mit à courir vers nous. Avec toutes ses forces, il donna l’accolade à Iancu qui, ne s’y attendant pas, se serait presque fait renverser. Ensuite, s’était mon tour.

 

 - Claudiu, je suis si content de te revoir. Quand Ionescu m’a fait voler ces petits fusils, il m’a dit que ça serait difficile à vendre. Je croyais que je les avais volés pour rien. Mais, Ionescu m’a dit que Iancu t’avait donné un des fusils et que tu as tiré ce gros cochon de Martinescu dans les fesses ! Je devrai le garder pour moi, ce qu’il m’a raconté, pour que tu n’aies pas de problème. Tu penses bien, je raconté ça à personne, sauf à mes parents. Venez, vous deux, voir ma mère. Elle est à la maison.

 

 Nouvelle accolade, assez forte, quand Vlad nous présenta à sa mère.

 

 - Il paraît que le petit a bien travaillé, nous dit-elle. Ionescu a remis sa part du bénéfice à son père – il est à son travail en ce moment – et son père a fait un beau cadeau à Vlad.

 

 - Montre leur ! l’interrompit ce dernier.

 

 La mère sortit une clé de sa poche, ouvrit un placard. A l’intérieur, elle ouvrit un casier avec une seconde clé et nous présenta fièrement – une montre bracelet.

 

 - Mais tu la mets pas ? demandai-je à Vlad, m’étonnant de ce que j’avais vu. Certes, à neuf ans, je n’avais pas encore eu de montre. Ce n’est que récemment que nous avions pu, Iancu et moi, nous en acheter chacun une, avec notre généreux argent de poche. Je ne comprenais néanmoins pas, pourquoi Vlad traitait le sienne comme une sainte relique. Il m’expliqua, sur le ton qu’on utilise pour parler à un gosse stupide :

 

 - Tu n’y es pas ! Les grands me la prendront dès que je sortirai avec ! Je la sors seulement de son placard, une fois par jour, pour la remonter.

 

 Pauvre gamin ! Mais je comprenais qu’il était heureux à sa façon.

 

 Nous avions encore une heure pour nous entretenir du pas si bon temps passé en France. Ensuite, nous dûmes partir attendre notre moyen de locomotion au carrefour, à la sortie du village.

 

 Nous n’étions pas encore postés là pendant dix minutes quand arrivèrent trois jeunes, âgés apparemment de 16 à 18 ans.

 

 - Alors, les gamins, paraît que vous vous êtes bien enrichis à l’étranger ? Vous devriez partager un peu vos richesses avec les pauvres gars du village. Les belles montres que vous portez à vos bras…

 

 Iancu interrompit celui qui avait parlé en adoptant un ton véhément, presque agressif, que je ne lui connaissais absolument pas :

 

 - Vous n’avez pas mieux à faire que d’essayer de gagner votre vie de cette façon ? De montrer que votre bonheur dépend de ce que vous arriver à faucher à des plus petits que vous ? Je sais bien, j’ai commencé aussi en prenant ce que appartient à autrui. Ça marche pas bien. J’ai trouvé le bonheur finalement en faisant ce qui est utile aux autres. J’ai été bien récompensé. D’accord, c’est plus difficile que de voler des gamins. Il faut se donner de peine, réfléchir à ce qu’on doit faire. Vous croyez pas que vous en êtes capable ? Mais si, allons, un petit effort ! Vous n’allez pas montrer à mon ami français, Claude, ici présent, que vous êtes capable de rien d’autre que voler des gosses ? Il était dans le pétrin aussi, mais il s’en est sorti en aidant à l’arrestation d’un criminel. Ça lui a donné les moyens de m’accompagner pour visiter notre beau pays. Il a même appris notre langue, pour ça. Et ici, il tombe sur ces énergumènes comme vous !

 

 Je savais que j’avais à dire mon mot aussi. Pas avec la verve dont Iancu avait été capable, mais je devais.

 

 - Iancu a parfaitement raison. Vous pouvez mieux faire, et je sais que vous en êtes capables. J’ai pensé aussi que je n’y arriverai pas, mais avec un gros effort… On se sent tellement mieux, après.

 

 Je ne sais pas, si c’est à cause de nos discours ou à cause d’une vielle dame qui était sortie de l’une des dernières maisons du village et qui criait quelque chose dans notre direction, mais les trois jeunes abandonnèrent leur intention.

 

 - Venez, on s’en va, dit le plus âgé. Le plus jeune ne dit qu’un seul mot. D’après la façon qu’il le prononçait, je devinais que ce devait être un gros mot. Je ne le connaissais pas, mais Iancu m’expliqua sa signification par la suite. En rougissant légèrement.

 

 Les derniers événements, dans le village de Vlad, m’amenèrent à poser une question à Iancu.

 

 - Des jeunes gens qui se prennent aux gosses dans l’intention de leur voler les montres, ça n’existe pas dans ton village ?

 

 - Probablement aussi. Mais ce « généreux don à la communauté du village », ça a dû servir aussi pour que le maire fasse en sorte pour que nous n’ayons pas d’ennuis. Tu l’as probablement pas remarqué, mais quand nous nous promenions dans le village, il y avait souvent quelqu’un qui nous suivait, pour nous « protéger ». J’ai pas voulu te le dire, pour que tu aies une bonne impression de mon village – mais maintenant, tu le sais.

 

 

 

 Au bout d’un séjour de dix jours chez les Gheorghiu, nous partîmes pour un court voyage en Transylvanie. L’agence avait tout préparé. Iancu voulait me faire croire que nous y rencontrerons des vampires. J’ai pu admirer de beaux paysages et d’impressionnantes montagnes, mais je n’ai pas vu un seul vampire. Il es vrai que le jour, ils ne se promènent pas dans la nature, mais restent dans leurs cercueils. Et la nuit, l’éclairage des rues – si il existe – est – là où nous étions – tellement faible qu’on ne peut pas les voir, les longues canines effilées par lesquelles les vampires se distinguent. Même quand ils ouvrent la bouche, on ne doit pas pouvoir les distinguer, la nuit.

 

 Après la Transylvanie, l’agence nous offrit un séjour de quelques jours au bord de la Mer Noire. Une dame, très discrète, nous accompagnait. Nous étions logés dans un hôtel chic qui nous fournissait le transat et même la serviette de bain. D’ailleurs, la Mer Noire n’est pas si noire que cela, mais bleue ou verdâtre, suivant le temps, comme la mer se présente chez nous.

 

 Finalement, retour à la famille de Iancu. Tatiana, la grande sœur de Iancu, et deux de ses amies nous chantèrent une chanson pour notre départ. Une chanson toute lente et très triste. Mais ensuite une seconde chanson, plus gaie, où il était question de joie et d’espoir. Nous étions, néanmoins, tout tristes au moment de partir. Nous avons promis de revenir.

 

 

 

 Maintenant, nous sommes de retour dans la propriété des Roccabo-Maltus, dans notre appartement de la maison de la domesticité. Iancu a encore une de ses idées.

 

 - Je sais pas, si c’est pareil pour toi, mais à moi, ça me paraît tout à fait extraordinaire, ce que nous avons vécu ensemble. A tel point, que je ne veux pas garder ça pour moi. Tu as souvent pris des notes, sur ce que nous est arrivé. Si nous mettons ça sur l’Internet – même si personne lit notre histoire, nous l’aurons  a moins donnée à lire. Qu’en penses-tu ?

 

 - Je suis de ton avis. Mais sais-tu, où on peut publier une histoire pareille ? Tu t’y connais, dans l’Internet.

 

 Iancu me montra, sur son ordinateur, « e-stories », Webmaster Jörg Schwab.

 

 - Là, tu peux publier gratuitement ton histoire !

 

 - Mais c’est en allemand ! protestai-je après avoir essayé de lire.

 

 - Tu sais, il y a d’excellentes machines de traduction sur l’Internet. Et de toute façon, une fois que tu as bien appris une première langue étrangère, la deuxième, elle est beaucoup plus facile. Je te montrai !

 

 De plus en plus, j’avais l’impression que je devrai faire des efforts, beaucoup d’efforts, pour suivre Iancu. Et pour cette publication sur Internet, j’avais des scrupules.

 

 - Mais je suppose, ce qu’on trouve sur « e-stories », ça doit être de la littérature exigeante ? Je ne sais pas, si je serai capable…

 

 - A douze ans, tu seras peut-être pas encore un écrivain parfait. Mais mon professeur de français, il a dû remarquer certaines particularités dans mon comportement et dans ma prononciation. M’a soumis à son interrogatoire. Je lui ai tout raconté, et aussi de notre désir de publier. Il m’a dit que notre histoire l’intéressait et qu’il voulait bien corriger ce que tu écris et modifier des tournures trop enfantines. Comme titre, je propose « L’enlèvement du jeune Regnier Roccabo-Maltus ».

 

 - Je comprends. J’ai été bien enlevé aussi, mais Régnier, c’était le gros morceau. Mais grâce à ton idée du robinet, nous avons retrouvé la liberté.

 

 - Et moi, j’ai trouvé une vie dont je n’aurais jamais osé rêver ! Tu écriras tout cela – tu veux bien ?

 

 - Oui, avec plaisir. Si tu m’expliques comment me servir de ton ordinateur.

 

 Au bout de plusieurs semaines, tout était enfin écrit et corrigé. Iancu m’expliqua, comment expédier. Quelques clics à faire – c’était assez simple.

 

 - Maintenant tu copies ton texte et tu le colles là. Et pour finir, tu cliques sur « Absenden ». Ça veut dire « envoyer ».

 

 Fin

 

 

 

 

 

 

  

 

All rights belong to its author. It was published on e-Stories.org by demand of Herrmann Schreiber.
Published on e-Stories.org on 04/28/2019.

 

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