Bruce Tringale

incident de personne



 

 

 
Ce n’est pas comme cela que cela aurait dû finir !  
 

 
Mais en tout cas, cela a commencé, de la manière la plus banale, la plus ordurièrement quotidienne. Mon petit lapin blanc n’avait rien de féerique. Et je n’allais ni grandir, ni rapetisser.
 
Non ! , le terrier de toutes mes urgences, de tout mon empressement était le couloir de la ligne 13 que j’empruntai invariablement au gré des désagréments des saisons.
 
 
 
Comme pour une suite désincarnée de la chanson de Claude François, ma routine était de voyager entouré d’haleines fétides, de bouches pâteuses, de cheveux pelliculés, et de vivants déjà morts du fait de leur puanteur prématurée. Nous étions les zombies de notre vieille république où nos regards, éteints, tristes, anxieux, absents, indifférents ne se croisaient jamais.
 

 
Nos rebuts d’oxygène peindraient les vitres du wagon et obscurciraient notre vision au sens propre comme au figuré, buée collante et coulante d’un wagon poussiéreux jamais nettoyé.
 

 
Transports en commun, transports du commun où, tout contre nos compagnons d’infortune matinaux partis perdre leur vie à vouloir la gagner, on ne puisse pas dire que l’on se sentait transporté ! Oui, comment ne pas les haïr, ces kilomètres aussi longs qu’une insomnie qui dévoraient notre foyer, humiliaient notre passé et nos aspirations ?
 

 
Je l’admets : je suis un réactionnaire ! Pas au sens politique du terme, loin de là. Je suis d’ailleurs plutôt fier de mes non convictions aquoibonistes .
 
Pour moi, les idées politiques n'étaient que celà: des idées, des opinions à peu près aussi variables que la météo de lendemains qui ne chantaient plus.
 

 
J’étais, à ce propos plutôt fier de mes aphorismes lorsque il m’était rappelé mes devoirs envers mon pays : Pourquoi s'en faire pour dame nation !" ou encore " j'entretiens avec mon pays les mêmes rapports qu'avec mon ex-femme ! Je prends occasionnellement de ses nouvelles, je lui paie sa pension alimentaire et lui envoie de temps à autre une carte postale avec l’expression de ma mutation distinguée ".
 

 
 Comme Saul sur le chemin de Damas,  la politique m’étais un jour apparue comme un théâtre obscène où l’on paye en entrant, pendant l’entracte et encore en sortant pour réaliser que ce qui s’ y était joué n’est ni terminé , ni conforme à ce que l’on en attendait. Ce qui ne veut pas dire, qu’en d’autres temps je n’avais pas eu d’idéaux. Mais j‘étais arrivé à un âge où je réalisais que le plus grave n’était pas de perdre ses illusions, mais qu’il n’ y a avait rien pour les remplacer !  
 

 
La trentaine maintenant bien entamée, mes élans avaient été  freinés par ces milliers de feu rouge disséminés dans les strates de notre civilisation rythmés par la démarche multipèdes de tortues rhumatisantes. Ma routine avait été chiée au monde, et patiemment, innocemment je l’avais bordée dès l’âge du chagrin.
 
 
 
Tout cela était quand même un peu ma faute en ce que j’avais cette capacité à transformer en traumatisme un événement banalement douloureux où d'aucuns n'y auraient vu que matière à anecdote. Tous les lieux publics m’avaient progressivement chassé vers un univers restreint privé d’autres.
 

 
Vous comprendrez aisément que dans ce contexte, les transports en commun avaient engendré chez moi une phobie des plus légitimes matinée d'un zeste d'irrémédiable misanthropie.
 
Il faut dire que les gares et les transports constituaient un formidable terrain d'observation pour qui avait besoin de matière ulcérante.
 

 
J’étais très démocrate dans ma haine, je détestais de manière égale à peu près tout le monde, des  conférenciers matinaux qui n'aimaient rien tant que de partager à n'importe quelle heure leur insignifiance de manière insupportablement  audible, les pathétiquement euphoriques, ceux qui dès le matin s'esclaffaient de manière jovialement complice comme les invités d'une fête où vous n’aviez pas été conviés.
 

 
 Comme un squale à l’affût de la moindre goutte de sang à des centaines de kilomètres à la ronde, j’ interceptais les séparations déchirantes, les bisous-bisous volants, la paresse du lundi matin et les révoltes d'après bureau.
 

 

 
Depuis longtemps déjà, il n’y avait plus de première classe dans les trains ; il n’empêche que dès qu’il s’agit de microsociété, il existe toujours les nantis et les autres.
 

 
 J’observais avec une haine toujours plus grandissante les primo arrivants, ceux qui avaient trouvé de la place dès leur arrivée au terminus et qui sans efforts, ni souffrances, nonchalamment pouvaient se permettre de lire, écrire, voire dormir, acte intime s’il en était, tandis que les autres resteraient sysiphement debout aujourd’hui et demain, et pour des semaines et semaines Amen !
 

 
*
 
 *  *
 

 
Oh ! Ce podium des anonymes n’avait pas que du mauvais ! Ces marécages humains où bouger c’est s’enfoncer pouvaient avoir de brefs instants érotiques, où les crampées matinales devaient être contrôlées contre ces corps inconnus qui ne demandent qu’à le rester !
 
 
 
Train, érotisme : le thème avait été abordé par Hitchcock à plusieurs reprises. Dans Le Rideau Déchiré, il suggérait l’accouplement immédiat de Paul Newman à Julie Andrews par une locomotive pénétrant à toute vitesse un tunnel. C’est également dans un train que Sean Connery prenait de force Tippi Hedren.
 

 
Mais tout cela, c‘était Hollywood n‘est-ce pas ! et nous étions dans un train de banlieue où j’étais plus occupé à me demander ce qu’allait devenir mon bras durant le trajet et où mes pieds justiciers écraseraient méthodiquement les hôtes des strapontins figés dans leur dignité aphasique malgré l’affluence.
 

 

 
Les transports en commun avaient fait de moi un prédateur, un spermatozoïde à l’affût, qui , oubliant toute règle de bienséance se précipitait, souvent au mépris de toute éthique, sur l’unique place assise du wagon. Je n’étais pas le seul. Des rixes transformaient parfois nos compartiments en petit théâtre où chacun jouait sa comédie de la révolte face à son injustice personnelle. Tous, noirs, blancs, vieux, handicapés, femmes enceintes, enfants hyperactifs, dominants et dominés, tous nous y avions droits à CETTE place !
 

 
Oui, nous étions debout, mais nous n’étions pas dignes ! Notre niveau de vie ne nous permettrait pas de passer outre les retards quotidiens, les odeurs de pisse, les flaques de vomi, les effluves de liquide citronnés et l’impossibilité de transformer notre destination en voyage.
 

 
Nous étions la marque repère d’un supermarché mondial où il nous faudrait trouver une place .Nous étions la masse salariale venue se prosterner aux pieds d’une capitale qui ne nous logerait pas.
 
Nous n’allions pas à nos bureaux, usines, boutiques, nous nous y RENDIONS, fantassins du salaire minimum dont le rat était le totem.
 

 
Je n’étais qu’un parmi d’autres , un visage en noir et blanc d’une caméra de sécurité , silhouette floue et inaudible condamnée à arpenter , hiver comme été , de manière pavlovienne des correspondances qui n‘avaient rien de Baudelairienne .
 

 
 La vie en voiture , en autobus , en avion était-elle si différente ? Toujours est-il, que la frénésie pédestre à laquelle je me livrais toute la semaine me donnait l’envie hystérique d’un permis de marcher .
 

 
Comme des brebis sans bergers , nous arpentions nos tunnels confrontés à la lenteur , l’illogisme , la latéralité de chacun . Latéralité sans altérité n’est ruine de l’âme ….En voiture , nous aurions sans doute tous perdus la vie lancés à contresens les uns contre les autres lancés sur ses autoroutes de l’absurde .
 

 

 
Je n’étais visiblement pas le seul à penser qu’il fallait rappeler à la piétaille les règles élémentaires de la vie en société . Chaque jour une quinzaine de sophistes aux gilets orange nous rappelait que nous devions laisser descendre avant de monter , afin de faciliter l’échange de voyageurs .
 

 
Et de sentir ce qui me restait d’intelligence piétinée par la publicité , les poèmes RATP , les insupportables tu toutu tu  de la SNCF nous chantant l’impossibilité de rentrer chez nous comme prévu , la musique de chiottes ( il existe bien des musiques de supermarché et d’ascenseur !) destinée à calmer la vulgum pecus dont j’étais forcément adhérent via mon passe mensuel.  
 
Et le long de ces couloirs , des affiches de cinéma ou de théâtre aux adjectifs redondants bouleversant ! un pur moment de bonheur ! un chef d’œuvre incontournable ! un bijou d’émotion nous rappelait notre devoir de citoyen d’une société qui vivait d’émotions détournées .
 

 
 L’ironie venait s’installer comme un ignoble coucou dans notre nid d’aliénés où nous nous évadions en pensant à nos divertissements ultérieurs et que , perdus dans nos prémonitions , nous restions insensibles , indifférents , agacés au spectacle de clodos crevant aux pieds de nos enfants qui comprenaient subitement que le métro avec ses éclopés , ses mendiants , ses poivrots était sans doute une étape décisive vers la fin de l’innocence.
 

 
En d’autre temps , le logo de la RATP , un visage féminin tourné vers le ciel sur un fond vert signifiait peut-être l’aspiration poétique à viser les étoiles au mépris des faïences et des néons blafards . Nos visages souhaitaient ne pas suffoquer .
 

 
Dans ce lieu inhumain nos corps étaient , absorbés , compressés , maltraités , bousculés , oubliés , éjaculés par la machine , tout devenait confus. Le manque d’oxygène ? La promiscuité ? La fatigue ?
 
Lorsque , immanquablement , un esprit partageur me regardait fraternellement pour dire tout haut , ce que nous étions censés penser tout bas ah là là , on est vraiment serré comme des sardines , ou bien on est vraiment du bétail , je me disais qu’à une autre époque , oui , on avait effectivement transporté des êtres humains dans des convois à bestiaux là où le travail rendait libre . Encore des trains !
 

 
Et pourtant nous avions des sièges ! Et pourtant nous avions la possibilité de descendre ! Et pourtant , nous pouvions manger si nous avions faim , appeler nos proches si nous voulions nous sentir au chaud ! Et pourtant nous étions libres , nul ne trouverait la mort à la fin du voyage !
 
Mais sur ce point , à mon infime échelle , je n’allais pas tarder à savoir que je me trompais .
 

 

 
En tout cas , je voyageais en permanence avec ma boule de haine solidement chevillée au ventre . Pourquoi , pensai-je quotidiennement , systématiquement à ces enfants dans le noir , à ces femmes terrorisées , à ces hommes affamés mangeant de la neige , à ces vieillards qui n’avaient pas encore tout vu ?
 

 
Pourquoi le souvenir illusoire de cadavres me bouleversait tant ? Pourquoi leurs voix inaudibles me parvenaient-elles jusqu’au point où j’aurai souhaité devenir sourd ?
 
Chaque jour où dans ce lieu, j’aurai voulu jeter mon voisin sur la voie , où j’écrasais frénétiquement les pieds des plus lents , où je ne souriais pas aux enfants , où les plus faibles étaient impitoyablement bousculés , pourquoi donc fallait il que je pense à eux ?
 
Pourquoi me sentais-je plus proche de leur humanité que celle de mes compagnons d’infortune dont les regards hagards ne me touchaient jamais ?
 

 
Les trajets ferroviaires m’avaient programmé à oublier toute notion de compassion , d’altruisme , comme si le souterrain de son décor venait se calquer sur ce qui aurait dû nous rendre aériens . Il était fréquent de dire que les transports étaient saturés de franciliens . L'inverse était vrai aussi....
 

 
*
 
* *
 

 
Éructé par le métal , me voici donc , fourmi rouge ou noire , peu m’importe , transportant l’indispensable à ce jour d’une vie ( mon planning , mon bouquin , ma musique, ma gamelle , mon , mon, mon ! ) , catapulté vers une course contre la montre que viendra récompenser une journée où le quotirien le disputerait au tristement événementiel .
 

 
Les trains nous conditionnent à la compétition du monde du travail avant même que nous y soyons . Nous devons être les meilleurs , bien avant d’arriver à destination , et intégrer notre temps de trajet à notre durée de vie . Ce temps qui , à défaut de prédire ce qui nous resterait à vivre , déterminerait là où il faudrait vivre .
 

 
J ’avais, pour ma part parfaitement intégré que le temps jouait contre moi , et cela avait mis fin à cette petite comédie consistant dans mes jeunes années à arriver légèrement essoufflé sur mon lieu de travail pour induire que j’avais tout fait pour lutter contre ma destinée banlieusarde .
 

 
J’arpentais donc le parcours du combattant de ma ruée vers l’ordinaire au rythme des voix automatiques et détachées de machines , nous demandant d'être attentifs ensemble  , annonçant à la chair et au sang les avaries matérielles , les mouvements sociaux d’une certaine catégorie du personnel, , les incidents de personnes entraînant le retard ou la suppression du train . Et la machine présenterait ses excuses pour le retard occasionné.
 

 
Cela devait se passer comme cela pendant les guerres . On devait apprendre la suppression d’untel ou d’untel en espérant que cela n’affecte pas trop la journée .
 

 
Un type s’était probablement levé comme moi ce matin ( ou peut-être ne s’est il pas couché ?) .
 
Avait ’il déjeuné ? S’était t’il lavé ? Avait’il réfléchi à ce qu’il allait mettre ? Avait-il embrassé sa femme ou son chat ou était il parti en claquant la porte ?
 
 Ce type qui l’a vu sur le quai ? A t-il machinalement consulté les panneaux d’affichage pour voir si Gota , Vick ,Pepe ou Nora étaient à l’heure ? S’était-il excusé en bousculant les passants prés du quai ?
 

 
Comble de l’ironie , a-t-il entendu le suprême Attention ! Passage d’un train sans arrêt ! pour votre sécurité , veuillez vous éloigner de la bordure du quai .
 

 
Toujours est-il que ce type a décidé de perdre la vie au moment où les autres , tous les autres partaient la gagner .
 

 
Et pour les précieuses minutes que le ramassage de la soupe ferroviaire va prendre , ce type qui a vécu , aimé , été aimé ( on a tous été quelque chose pour quelque un quelque part  hein ? ) , qui tout désespéré fut-il , n’a peut-être pas trouvé la vie si futile au moment où le métal a broyé sans préférence aucune , ses bras ,sa poitrine , ses couilles , cet ex humain donc , deviendra l’incident de la journée que tout le monde maudira intérieurement .
 
 L’ horreur de notre conditionnement , nous poussera même à nous demander pourquoi ces cons se tuent toujours aux heures de pointe .
 

 
La vie ou plutôt sa fin devient alors une anecdote glissée à l’heure du dîner , dénuée de toute compassion à l’inverse du cancer d’une lointaine connaissance que l’on s’empresse d’annoncer à son entourage pour se convaincre , que quoiqu’il arrive , la vie continue …  Comme disait l’autre , la mort des autres nous aide à vivre.
 

 
*
 
 * *
 

 
Un jour que je partais  à Bruges , le TGV Lille Flandre resta à quai un bon quart d’heure , justement pour un incident de personne . Juste avant que la volonté d’en finir une fois pour toute avec la vie devienne un accident estampillé par le vocable de la SNCF , je m’étais installé bien bourgeoisement à ma place 27 de la voiture 15 du 7254 de 13 heures 24 .
 

 
Alors que je me demandais pourquoi les portes du train ne s’ouvraient que cinq minutes avant le départ  , déclenchant un joli début d’émeute semblable à l’ouverture des soldes, les bagages en plus , une femme se posa devant moi , sûre de son droit : Je suis ici ! me dit elle !
 

 
Je pensai immédiatement à cette phrase de Rousseau sur le droit de propriété , relatant que le premier homme qui s’était avisé de déclarer à de simples candides ceci est à moi donna naissance à des siècles de misère et de guerre .
 

 
Plus proche de nous , et surtout de moi , je me demandais ce que ma non-passagère clandestine souhaitait me faire passer comme message inconscient ; outre son intention manifeste de me faire déguerpir et, de récupérer par là même ce que ses 39.60€ lui avait octroyé , cette pauvre femme ne m’envoyait t’elle pas un message désespéré inhérent à la vacuité de la condition  humaine ?
 
 
 
Son Je suis ici ! ne pouvait ’il pas être un appel au secours à un Dieu lambda :Je suis ici Seigneur , pourquoi m’as-tu abandonnée ? Cette place pour laquelle je me suis tant battue en dépit des nombreux échecs ayant parsemé ma vie, cette Babylone ferroviaire , cet Eldorado pourquoi me l’arracher tout à coup ?
 

 

 
Il est triste que les contrôleurs ne partagèrent pas ma vison théologique des placements du wagon et c’est ainsi que votre narrateur omniscient fut impitoyablement déporté de la place 27 à la place 28  théâtre de bien des méandres métaphysiques .
 

 
Face à face avec ma voyageuse 27 , subitement apaisée ,nous fûmes le plus confortablement installés pour notre retard d’une demi-heure . Exaspéré par tant de bouleversements en si peu de temps , je demandais furibard à mon contrôleur préféré les raisons de ce retard , car non ! quand même cela n’était pas possible !
 
 
 
Face à ma colère très relative en fait puisqu’à mon tour j’escomptais sur le remboursement de mes 39€ , celui qui quelques minutes auparavant m’avait exproprié du 27 tant convoité , me répondit d’une voix blanche ce n’est quand même pas la faute de la SNCF si les gens se suicident !
 

 
En souvenir du jeu de société auquel je m’étais adonné parfois , j’eus une envie de ma triste banquette , de m’improviser un buzzer quelconque et d’hurler triomphalement au travers du compartiment : TABOO !!! , z’aviez pas le droit de dire suicide ! INCIDENT DE PERSONNE qu’y faut dire ! un contrôleur aguerri comme vous devrait le savoir !
 

 
Quand même un peu victime de deux humiliations successives , sans compter que les yeux de mon numéro 27 semblaient vouloir me traîner en justice pour crimes contre l’humanité , j’entrepris , en signe d’expiation intellectuelle , de proposer un mausolée imaginaire à tous les incidentés du réseau ferroviaire .
 

 
Bon ! Tout cela pour vous dire , que si j’entreprenais de me suicider , je ne sais toujours pas comment je m’y prendrai, mais il était effectivement  tentant de tirer sa révérence en enmerdant un bon paquet de personnes même si , de prime abord, l’idée d’être écrabouillé par une de ces locomotives sur lesquelles j’aimais cracher à la moindre contrariété ( et en banlieue , mes glandes salivaires avaient été mises à rude contribution ! ) n’avait rien de particulièrement ragoûtant .  
 

 

 

 
Tout à mes rêveries macabres et décidément inspiré par le suicide et les compagnies ferroviaires , je me rappelais avoir vécu dans une belle cité à forte contingence de cheminots et que parfois la mort effectuait aussi des visites à domicile .
 

 
Je me rappelle ainsi d’une après midi d’août où ,alors que je finissais la lecture des Souffrances du jeune Werther , je vis une masse sombre passer devant moi pour échouer à terre dans un vacarme métallique ; et pour cause , la cause de ce big bang tellurique était mon voisin du 17ème étage qui n’avait pas trouvé mieux que de synchroniser sa fin avec celle de l’artiste raté de Goethe .
 

 

 
Un suicide , un samedi après midi dans la rue de l’Avenir, braves gens ! Il n’en fallait pas plus pour que le gardien de l’immeuble jamais à court de répartie lance ce cri du cœur face à ce drame humain : Putain , ma bagnole !
 

 
Un critique de cinéma avait un jour déclaré que rien ne l’avait tant marqué que l’image de James Dean passant inlassablement une bouteille de lait fraîche sur son front d’adolescent enfiévré dans La Fureur de Vivre . Pour ma part , ce fut à 19 ans de voir notre gardien laver méthodiquement sa voiture après qu’on eut ramassé le corps . Incident de personne , accident de voiture , nettoyage par le vide ....
 

 
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* *
 

 
En ce jour d'hiver où la mort et ma vie eurent leur coup de foudre funeste dont  j'avais pourtant pris grand soin de retarder au maximum  , j'aimerai dire que j'avais perçu des signes avant coureurs. Mais cela ne serait qu’un effet de style tendant à clore notre petit récit , car si les événements qui suivent , profondément ancrés dans notre réalichiée , manquaient de quelque chose , c’était de bien de style et d’élégance.
 

 
En cherchant bien , pourtant on peut dire que la mort de manière plus ou moins consciente , nous étions prêts à la recevoir dès nous étions en passe de pénétrer en gare . L'Afghanistan , Israël , l'Irak, le mur en Palestine viendraient tôt ou tard demander leur dû aux porteurs de passe Navigo. Nous entendions ce message devenu si quotidiennement anodin qu’il aurait pu s’agir d’un bulletin météo ou de la recette du croissant au beurre  . Nous n’étions ni attentifs , ni ensemble et surtout nous étions peureux .
 
Tout à ma perversité polymorphe , je me demandais souvent enfant que se passerait il si le train que j’empruntais le samedi avec mon père déraillait. Comment réagiraient les timides , les extravertis , les arrogants et les meneurs ?
 

 

 
Ma réponse je l’avais eu très récemment , un jour que tout le monde se demandait dans le wagon à qui appartenait ce sac rouge abandonné sous un strapontin .En regardant l’œil du voisin , nous y pensions tous , mais personne durant le trajet ne se leva , n’appuya sur l’alarme ou n’alerta le chauffeur . Peur d’être en retard ? du regard de l’autre ? Pourquoi serait à moi de le faire ?  On dit que le ridicule ne tue pas . Ce jour là il aurait pu. Boum !
 

 
Sans doute que notre vie ne valait pas plus que cela et que nous l’avions intégré sans le vouloir , puisque transformés en statistiques ambulantes , nous subissions la panne de notre ascenseur social bloqué depuis des décennies au RDC et dont la réparation allait encore devoir attendre . La mort était devenue imperceptiblement un élément du décor glissée entre les clodos , les grèves et les publicités .
 

 
*
 
* *
 

 
Ce n’est pas comme cela que aurait du finir , mais tout bien réfléchi , cela ne pouvait finir que comme cela ! Les trains et leurs souterrains dessinaient progressivement les contours de ma vie , de ma mort mais surtout de mon ennui .
 

 
En ce jour de grève , alors que le manque de train m’avait fait rentré plus tard , c’est arrivé .
 
 C’était arrivé alors que j’étais encore plongé dans mon marécage haineux  fait de confrontation . Je n’avais pas de téléphone portable , n’en avais jamais eu , n’en avais jamais voulu . En quoi étais-je si important pour qu’il faille me joindre immédiatement ? Qu’était-il de si important qui ne puisse attendre ? J’avais passé ma vie à attendre moi !
 

 

 
Attendre , par ordre d’apparition à l’écran , la puberté ,la joie d’un baiser , les amis, la réussite puis , les coups de fil de la banque , d’un nouvel employeur et tous ces retards que la vie prend un malin plaisir à aligner comme les affichages d’une gare . Une seconde chance en fait ! Les problèmes des dernières chances en fait , c’est qu’elles ne sont pas les premières !
 

 
Il y avait donc de nombreux messages en rentrant que j’avais négligemment écouté jusqu’à ce que ... elle était morte…..
 

 
Elle était morte à la fin de la journée ; elle était morte sans un  adieu ; elle était morte une parmi les 620 000 non aimés , sur le quai alors que la cohue à l‘assaut de l‘unique train arrivant depuis une heure l‘eut faite tomber parmi les rats , les crachats , les paquets de cigarettes et les préservatifs jaunâtres .
 

 
Elle ,si aérienne, était morte écrasée , elle qui avait transformé mon histoire en destin , qui m'attendait lorsqu'il n'y avait plus rien à attendre . Ma sauterelle si légère qu’un coup d’épaule aura suffi à t’anéantir , mon amour , ma vie , tu es devenue cet incident de personne , celle dont tous les témoins de la scène , peut être les informations régionales parleraient et oublieraient , tandis que moi … La mort t’avait démembrée et écrasée comme un enfant cruel avec un insecte.
 

 
Il ne restait rien à habiller ni à enterrer .Je restais seul dans une vie millimétrée en abscisse désordonnée , un désert de banquiers  d’ assureurs , et les autres , tous ces autres certifiés conformes .
 

 
Le lendemain , un peu plus tôt que d’habitude , je pris le chemin de la gare...
 

 

 

 
FIN
 

 

All rights belong to its author. It was published on e-Stories.org by demand of Bruce Tringale.
Published on e-Stories.org on 04/11/2011.

 

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